Irène Némirovsky – Suite Française – Un écho au Silence de la mer de Vercors

La seconde partie de Suite Française intitulée Dolce commence quand les Allemands arrivent à Bussy pour occuper le bourg et pour prendre quartier chez l’habitant. Chaque famille est obligée de loger un officier allemand et les Angellier se préparent à recevoir le leur mettant « sous clef les papiers de famille, l’argenterie et les livres ».
Cette partie est composée de vingt-deux chapitres, elle est donc moins longue que la première intitulée Tempête (trente et un chapitres et de nombreuses familles). L’histoire se présente sous forme de deux grands tableaux autour des couples suivants :
• Lucile Angellier et Bruno von Falk
• Madeleine et Benoît Sabarie / (Bonnet)
Tous les autres personnages qui gravitent autour de ces deux couples occupent une position subalterne dans le roman.
L’histoire développée autour du premier couple retiendra notre attention sachant aussi qu’elle rappelle un autre roman très connu de l’époque sur le thème de la résistance face à l’occupation allemande. Il s’agit du Silence de la mer de Vercors.
Devant la menace de l’occupant les dames Angellier, la mère et Lucile, la femme de Gaston Angellier (prisonnier en Allemagne) cachent leur bien, ôtent de leur demeure tout le confort possible ne laissant « dans la pièce que le strict nécessaire : pas une fleur, pas un coussin, pas un tableau ». L’état de guerre entre les habitants et leur futur hôte est donc campé d’entrée.
Chaque début de chapitre or plus exactement première phrase résume parfaitement, dans cette partie comme dans la précédente d’ailleurs, le chapitre à venir (technique de l’auteur). « Chez les Angellier, on mettait sous clef les papiers de famille, l’argenterie et les livres ». L’expression « chez les » suivi d’un nom de famille est chère à Némirovsky et rappelle celle de Tempête « chez les Péricand », « chez les Michaud » etc. Il s’agit de montrer l’histoire de la France en 1941, d’un pays ou plus précisément de la communauté, à travers des destins individuels, celui de personnages que l’auteur nous donne à connaître « Ne jamais oublier que la guerre passera et que toute la partie historique pâlira. Tâcher de faire le plus possible de choses, de débats… qui peuvent intéresser les gens en 1952 ou 2052 » note Irène le 2 juin 1942 en pleine rédaction du roman.

A la différence des familles françaises désignées par leurs noms ou prénoms et à l’exception des portraits de « Bruno von Falk » et «Bonnet » (l’autre officier allemand) l’ennemi est rarement vu en tant qu’individu personnalisé. Il est désigné de façon générale par « les Allemand », « les soldats » ou bien encore « l’officier allemand ». L’occupant est donc appréhendé en tant que masse, puissante et neutre.

Il est néanmoins intéressant et surprenant de constater que les Allemands sont toujours décrits comme de jeunes héros, beaux, jeunes, cultivés et attirants « très jeunes ; ils avaient la peau vermeille, des cheveux d’or ; ils montaient de magnifiques chevaux, gras, bien nourris, aux larges croupes luisantes » ou encore « Les galons d’argent sur leurs uniformes, leurs yeux clairs, leurs têtes blondes, les plaques de métal sur leurs ceinturons brillaient au soleil et donnaient à cet espace poussiéreux devant l’église, enfermé entre de hauts murs une gaieté, un éclat, une vie nouvelle ». Figures irréelles et inaccessibles ils représentent le danger voire le mal sous une apparence attirante et dérangeante car ambiguë.
Au portrait peu élogieux du mari Gaston « cet homme gras et ennuyé, passionné seulement par l’argent, les terres et la politique locale » qui « avait cet aspect de maturité précoce que donne au provincial son existence sédentaire, la nourriture lourde et excellente dont il est gavé, l’abus du vin, l’absence de toute émotion vive et forte » s’oppose dans les yeux de Lucile, subjuguée, celui du bel Allemand, Bruno von Falk «jeune, maigre, avec de belles mains et de grands yeux. Elle remarqua la beauté de ses mains (…) il joua sur le visage sur le visage à la peau vermeille, éventée par le grand air et duveteuse comme un beau fruit d’espalier. La pommette était haute, d’un modèle fort et délicat, la bouche coupante et fière.».

Lucile, mal mariée et épousée seulement pour sa dote, ne reste donc pas insensible au charme et à l’élégance de l’officier allemand. Elle se laisse vite aller à rêver « …il jouait. Elle écouta, baissant le font, mordant nerveusement ses lèvres (…) Lucile resta longtemps immobile, son peine à la main, ses cheveux dénoués sur ces épaules ».

L’attirance va croissante de part et d’autre pour finalement aboutir à une déclaration « Madame, après la guerre je reviendrai (…) Je sonnerai un soir à la porte. Vous m’ouvrirez et vous ne me reconnaîtrez pas, car je serai en vêtements civils. Alors, je dirai : mais je suis…l’officier allemand…vous rappelez-vous ? C’est la paix maintenant, le bonheur, la liberté. Je vous enlève. Tenez, nous partons ensemble. Je vous ferai visiter beaucoup de pays. Moi, je serai un compositeur célèbre, naturellement, vous serez aussi jolie que maintenant… ».

Un long dialogue entre Lucile et Bruno von Falk permet au lecteur d’assister de façon plus intimiste à l’évolution de leur relation. Le chapitre/dialogue consacré à leur histoire est d’ailleurs clef à maints égards :
• Il commence par la lettre des Michaud permettant ensuite de relier par les personnages les deux parties : Tempête et Dolce

• Il donne une description détaillée des deux personnages (se racontant l’un l’autre leur histoire)

• Il apporte une réflexion sur la musique (composition de l’œuvre musicale à rapprocher de la composition du roman lui-même / cf. 5e symphonie de Beethoven et première entrée blog intitulée « Un auteur qui renaît de ses cendres »)

• Il éclaire de nouveau le concept de destin individuel face au destin communautaire (sur lequel repose toute la composition du roman)

• Il permet au lecteur d’assister à la scène amoureuse du couple principal sur lequel repose l’intrigue de Dolce.

• Il se trouve enfin plus ou moins au milieu de cette seconde partie, donc en position charnière.

En lisant Dolce et particulièrement l’histoire de Lucile et Bruno Von Falk on pense à celle de Vercors dans Le silence de la mer. L’auteur Vercors, pseudonyme de Jean Bruller (1902-1991), rédige dans ce court roman un plaidoyer contre la barbarie hitlérienne. Il met en scène une famille française (un oncle et sa nièce) et un officier allemand (Werner von Ebrennac) que la famille est obligée de loger durant l’occupation allemande. Comme le titre du roman l’indique, l’importance est mise sur le silence, implacable de la nièce face à l’officier et ce malgré son amour naissant. Le silence devient l’arme de la résistance et symbolise la dignité de la France face à l’occupation. C’est aussi une étendue calme comme la mer, mais où la tempête des passions humaines peut se déchaîner à tout moment (notez l’expression « se méfier de l’eau qui dort »).

La similarité entre les deux histoires laisse penser qu’Irène Némirovsky avait lu le récit de Vercors, rédigé en octobre 1941 et publié en février 1942, alors qu’elle rédigeait Suite française.

Les rapprochements entre Le silence de la mer et Dolce sont nombreux:

• Un officier allemand est assigné à résidence dans une famille française.

• Les deux officiers font partie de l’élite et leurs noms dénotent déjà leur appartenance à une certaine classe (Werner von Ebrennac/Bruno von Falk).

• Ils sont tous les deux très bien éduqués et maîtrisent parfaitement le français connaissant et appréciant autant la littérature que la culture françaises.

• Ils font preuve de politesse et d’un profond respect envers la famille d’accueil déplorant la guerre et ses conséquences.

• Ils sont jeunes, grands, musclés ; ont de beaux yeux et de grandes mains.

• Toutes les descriptions liées aux Allemands sont élogieuses et empruntes d’un certain romantisme/idéalisme.

• Werner comme Bruno sont musiciens (pianistes) et compositeurs talentueux.

• Ils jouent du piano dans les maisons respectives et par la même impressionnent leurs hôtes.

• Ils fuient le froid et la solitude de leurs chambres pour venir se réfugier auprès du feu familial.

• L’un comme l’autre tombent amoureux de la jeune fille de la maison (Werner de la nièce et Bruno de Lucile).

• La présence des officiers devient obsédante pour la maison entière toute à l’écoute des bruits qui dénoncent leur présence.

• Ils se confient tous les deux et racontent leurs vies en Allemagne.

• Ils partent à la fin pour le front russe, ne laissant guère d’espoir sur leur avenir.

• Le style qui permet de camper l’occupant est similaire « L’Allemand » désignant les personnages avant tout par leur nationalité et les étiquetant d’emblée comme ennemis.

Les différences se jouent autour de la réaction des deux jeunes filles :

• La nièce ne cède jamais aux avances de Werner, ne laissant échapper à la fin de l’histoire qu’un faible « adieu ».

• Il n’y a entre la nièce et Ebrennac pas de dialogue. Werner est seul à parler et le silence l’entoure.

On sait que Némirovsky avait pensé développer et étendre les liens entre la première et la seconde partie de son roman. Elle prévoyait aussi cinq parties à Suite française qui hélas n’en verra que deux, la rédaction s’arrêtant de façon abrupte en juillet 1942 alors que l’auteur est déporté pour le camp d’extermination d’Auschwitz.

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