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Sophie Loubiere

Sophie Loubière, permettez moi de vous présenter succinctement.

Vous êtes Française, née en Lorraine à Nancy, vous avez fait des études de littérature (lettres modernes) et vous êtes à la fois journaliste, productrice, écrivain, spécialiste de musique de films et scénariste. Vous avez travaillé longtemps pour France Inter et France info. Vous êtes l’auteure d’une dizaine de romans.
Vous décidez en 2010 de vous consacrer à votre œuvre littéraire. C’est alors que vous publiez « L’enfant aux cailloux » en 2011, qui est traduit en anglais et obtient une reconnaissance internationale (le livre est sorti dans une vingtaine de pays). Trois autres romans suivront : « Black coffee » en 2013, « A la mesure de nos silences » en 2015 et finalement « White Coffee » en 2016.

Nous parlerons ce soir de votre œuvre en général mais mettrons surtout l’accent sur trois de vos romans : « L’enfant aux cailloux » de par sa renommée et parce qu’il est traduit en anglais, mais aussi « Black coffee » et « White coffee » car l’intrigue pour les deux se passe essentiellement aux Etats-Unis. 

  • Sophie, est-ce une première fois à l’Alliance Française de Chicago ?

Oui, c’est la première fois.

  • Vous avez commencé à écrire des nouvelles et romans de littérature générale, puis vous vous êtes orientée vers la littérature policière (pour reprendre la thématique de couleurs que vous aimez bien : littérature blanche et littérature noire). Pourquoi ce choix ?

Même mes romans en littérature blanche étaient imprégnés de quelque chose d’un peu sombre. Le noir permet d’aborder des sujets très sociaux, proches de nous et je voulais me débarrasser peut-être de certaines contraintes. En littérature blanche on fait très attention au style, à l’originalité de l’œuvre, moins peut-être au contenu. Le noir permet d’aller très vite au fond des choses, et comme j’aime la littérature générale et que je suis nourrie depuis l’enfance des grands classiques, mon écriture de thriller n’a absolument rien à voir avec celle d’un auteur de roman noir traditionnel. En fait, je suis une tricheuse. J’écris en noir et blanc.

  • Comment interprétez-vous l’intérêt des lecteurs pour le roman noir ? Vous venez de nous donner votre point de vue en temps qu’écrivain ? Mais qu’en est-il du lecteur?

Le lecteur est comme un auditeur, il attend qu’on l’emporte avec une histoire. Il souhaite se retrouver dans les propos, dans les personnages. Mes deux premiers romans de littérature blanche étaient des romans un peu érotiques parce qu’ils traitaient d’un sujet que je souhaitais traiter à l’époque. J’avais une trentaine d’années, je vivais alors à Paris, c’était un moment dans ma vie ou cela m’intéressait d’interroger ma sexualité. La littérature blanche me correspondait très bien à cette époque pour exprimer ce que j’avais envie de partager. Un écrivain ne fait rien d’autre que partager avec le lecteur.
Mais en réalité mon premier roman publié est un roman noir, un “Poulpe” – dans la collection du même nom imaginée par Jean-Bernard Pouy. Elle permettait à qui le souhaitait d’écrire un polar, avec une seule contrainte une « bible » proposée autour d’un personnage, un détective privé Gabriel Lecouvreur qui menait l’enquête sur des faits de société. Jean-Bernard Pouy a donc été mon premier directeur littéraire. Cela faisait des années que j’écrivais des manuscrits avec l’espoir d’être publiée. Grasset avait repéré l’un des mes projets et Martine Boutang m’avait encouragée à le retravailler, mais je ne m’en étais pas crue capable à l’époque. Je ne m’étais pas autorisée à aller au bout de mon projet ce qui dénote un grand manque de confiance en soi. Un “Pouple” était quelque chose entre guillemets d’accessible à tous, cela n’avait a priori rien d’exceptionnel. Donc, cela me convenait. Depuis toute petite, j’ai peur de faire quelque chose dont je ne suis pas capable. J’ai écrit mon “Poulpe” en quelques semaines, envoyé le manuscrit et il a été publié en 1999. C’était une histoire policière très classique mais déjà avec les thématiques fortes qui sont les miennes : l’enfance maltraitée, les secrets de famille, la filiation, une histoire d’amour, la rencontre de deux personnages et quelque chose de sensuel. 

  • Sophie, afin de rendre le ton de « L’enfant aux cailloux » et nous donner une idée de l’intrigue j’aimerais que vous nous lisiez maintenant deux pages du roman.

Lecture d’un passage de « L’enfant aux cailloux »

  • En résumé et comme illustré dans ces pages, Elsa Préau est une ancienne directrice d’école à la retraite qui observe de chez elle le jardin de ses voisins. Le livre soulève le problème de la maltraitance car Elsa soupçonne l’un des enfants d’être maltraité. En lisant, le lecteur ne sait pas bien s’il se trouve dans le réel ou dans l’imagination de cette vieille femme. L’histoire commence juste après la guerre pour arriver plus ou moins jusqu’à nos jours. Elle va assez lentement au début, ensuite s’accélère, et soudain cela va très vite. Vous semblez avoir semé des petits cailloux, des morceaux de puzzle qui à la fin se rejoignent pour former un tout. Dites m’en plus sur vos sources d’inspiration ? Sur votre processus créatif ?

Vous avez souligné quelque chose de très important concernant la structure du récit car c’est commun à tous mes livres. Ce n’est pas volontaire ni conscient de ma part mais tous mes romans fonctionnent de la même façon. Au début, les choses sont assez lentes, ensuite il y a une accélération, puis la fin est dans une précipitation incroyable.

Cela reprend en fait les trois phases de notre vie : l’enfance où nous n’avons qu’une hâte, celle d’en sortir, puis nous sommes adultes et cela n’avance pas aussi vite qu’on le souhaiterait, enfin on s’aperçoit qu’on est déjà de l’autre côté et le temps qui reste est extrêmement réduit. Les livres dans leur structure sont donc à l’image de la vie et mes histoires vont bien au delà du fait divers qui au début m’a inspiré. Dans « L’enfant aux cailloux », il s’agissait de deux faits divers. Soit je travaille sur des éléments qui m’interpellent, soit sur du vécu que je vais ensuite discrètement glisser dans mes personnages. Et sur mes propres peurs aussi. « L’œil noir du corbeau » est à ce titre exemplaire. Anne Darney, le personnage central, est une jeune femme, une Française qui est chef et anime des émissions de cuisine à la télévision. Elle retourne à San Francisco pour essayer de retrouver un amour de jeunesse, un jeune Américain qu’elle avait connu dans les Vosges alors qu’il était en vacances. Cette histoire est calquée sur ma propre histoire. J’avais rencontré un garçon, Bruno, qui venait de Valencienne. J’étais très amoureuse, nous nous sommes jurés un amour inconditionnel et cette relation a duré… une semaine! Ce fut un amour très chaste, j’avais seize ans, j’étais dans une grande attente romanesque et sentimentale. Mais cette histoire conduit une partie de ma vie de femme et j’ai eu un moment besoin de m’affranchir d’elle en retrouvant ce garçon. Et c’est ma quête de cet amour de jeunesse qui a amené l’idée de ce roman. Il y a souvent une part de moi-même dans mes livres.

Autre exemple, Desmond dans « Black coffee » est un homme d’une cinquantaine d’années. Il est criminologue à Chicago et va vivre à Sedona en Arizona, lorsque son père décède. Desmond a priori n’a rien à voir avec moi, et pourtant nous avons un point commun, le rapport au père, à la mort de celui-ci. Quand tous les regrets de ce qu’il n’a pas vécu avec lui remontent à la surface. Je me suis inspirée de l’enterrement de mon père pour écrire celui du père de Desmond à Sedona. Les émotions mêlées d’amertume et de colère qu’il ressent sont pareilles aux miennes.

Mais le personnage qui “me ressemble le plus” a 82 ans, c’est François Valent dans « A la mesure de nos silences ». Je ne m’en suis pas rendue compte quand j’ai écrit ce livre. C’est une amie journaliste qui a lu tous mes romans et qui m’a dit : « Sophie, c’est pas la peine de te cacher derrière un vieux bonhomme de 80 balais, je t’ai reconnue ».

Parfois, on passe des choses très personnelles dans les romans, ce qui donne une réalité aux personnages.

  • Vous venez de répondre à une question que j’allais vous poser sur les personnages et sur celui ou celle qui vous ressemble le plus, François Valent donc. Vous dites aussi que de nombreux points sont autobiographiques, j’ai noté plusieurs thèmes qui reviennent fréquemment dans vos romans. Pour reprendre l’image du blog, sachant que celui-ci constitue aussi pour vous un outil de travail, ils forment un peu comme un nuage de catégories ou de « tags ». Il y a:
    • l’Histoire (la grande/l’universelle) face à l’histoire intime (celle de la famille et de ses secrets)
    • L’influence du passé sur le présent (avec son impact sur l’avenir)
    • La relation filiale (vous mentionniez celle du père et du fils mais j’ai aussi relevé celle de la mère et de ses enfants) ainsi que la transmission
    • La folie, la maladie mentale et le traumatisme (donc une forte dimension psychologique)
    • La résilience (qui rappelons le est l’aptitude à dépasser ses souffrances par un travail sur soi, la capacité à surpasser l’adversité, à se remettre de tout)
    • Le mystère et le fantastique (il y a beaucoup de fantômes dans vos romans, surtout dans « White coffee ») ou le réel et le surnaturel ou encore le visible et l’invisible
    • La question de la justice, de la morale (culpabilité) et de dieu aussi….
  • Pourquoi ces thèmes ? Est-ce que votre passé, Sophie, nourrit votre avenir ? Plus précisément, comment comprenez-vous le phénomène de résilience ? Que cherchez vous à faire ressortir
    (note : le terme a été inventé par le psychiatre, psychanalyste et neurologue, Boris Cyrulnik, qui a beaucoup écrit sur son expérience personnelle de la résilience).

La résilience est quelque chose dont j’ai pris conscience il y a peu, seulement une dizaine d’années. Et c’est ce qui conduit ma vie. Comme je vous le disais auparavant, j’ai grandi avec un manque de confiance en moi exemplaire. Ma mère me répétait souvent: « Sophie, avec les moyens que tu as, tu ne pourras jamais faire mieux ». Pour le public de lecteurs américains, cela paraît certainement étrange cette façon d’élever un enfant. Je percevais donc mon avenir comme à travers une vitre; j’étais une sorte de vilain petit canard. Gauchère, je souffrais d’un trouble visuel et portais un cache alternativement sur un œil. J’étais dyslexique et j’avais un grand frère qui me martyrisait volontiers, car j’étais la petite sœur qui empiétait sur son territoire et lui volait l’amour de ses parents. J’étais persuadée que je n’étais pas jolie, que tout serait très dur pour moi dans la vie même si je faisais des efforts. Si j’avais imaginé qu’un jour je serais romancière et ici avec vous ce soir, j’aurais hurlé de rire. Je pense que ce qui m’a sauvé alors, ce sont mes rêves. Je rêvais de devenir actrice à Hollywood, j’adorais les actrices hollywoodiennes, et j’avais une fascination pour les Etats-Unis, la langue anglaise. Je m’imprégnais donc de tout cela, fortement, et me suis très tôt intéressée au cinéma. A l’université j’ai associé les Lettres Modernes à l’étude du cinéma. L’analyse de films est quelque chose qui m’a passionnée. Sans doute est-ce pour cela que l’ont dit souvent de mon écriture qu’elle est cinématographique.

Je n’ai pas eu une enfance maltraitée bien sûr mais ce n’était pas facile. Il y a eu plusieurs drames dans ma famille: la maladie de mon frère, le divorce des parents, la maladie mentale de ma mère….Ce ne sont pas des choses simples quand on a seize ans et qu’on essaie de se structurer. J’ai avancé de ma petite Lorraine à Nancy puis à Paris, en me battant. A Paris, on m’a vite fait comprendre que je venais de la province. J’ai eu la chance de gagner le concours de France Inter et de faire les bonnes rencontres, des parrains prestigieux (le journaliste Claude Villers, le scénariste Jacques Santamaria, le réalisateur Jacques Barratier). Ils m’ont soutenue et encouragée. Je me suis donc construite en réponse aux “empêchements”. “L’empêchement” principal c’est mon frère (La résilience la plus forte). Mon frère a déclenché une maladie auto-immune. En dix-sept ans il est devenu tétraplégique. Ce frère, qui m’avait martyrisée et que j’avais détesté pour toutes les misères qu’il m’avait faites dans mon enfance, se retrouvait au fauteuil, il ne pouvait plus bouger, plus parler alors que moi je vivais, j’allais à l’école, j’avais des amis. Je me suis alors sentie extrêmement coupable. Inconsciemment, ma vie, je devais la réussir deux fois mieux, tout devait être deux fois mieux – pour lui. La douleur de ce frère, j’en ai fait mon moteur. Je ne suis pas seule. Je porte mon frère en moi.

  • Merci pour tous ces détails. Cela me rappelle les fantômes qui sont dans vos livres, cette sorte de double permanent. Je comprends mieux maintenant pourquoi on sent toujours en vous lisant le dédoublement, le visible et l’invisible, le réel et l’imaginaire.
  • Dites nous en plus maintenant sur vos titres de romans, à quel moment voient-ils le jour, sont-ils là d’emblée ou s’imposent-ils au fil de l’écriture ?

« Black coffee », c’est une idée de mon éditeur. J’avais proposé ce titre mais je voulais le changer pour «La route assassinée ». Mon éditrice a pensé que « Black coffee » était beaucoup plus vendeur pour un polar. Et en fait, elle n’avait pas tort car nous avons maintenant une trilogie, ce que j’ignorais au début. Mais ni moi ni mes personnages n’avions envie de nous quitter, et le retour de mes lecteurs allait dans ce sens. Donc après « Black coffee » vient « White coffee » et bientôt « Bloody coffee » achèvera l’histoire – noir, blanc et rouge. Le terme « Bloody » est à entendre dans le sens de la filiation, des liens du sang. Car dans mes livres, bien qu’ils soient des polars, vous trouverez peu de scènes sanglantes. Comme je le disais avant, je suis une tricheuse. Le thriller est un moyen d’écrire des histoires sombres, certes, mais pour mieux ramener le lecteur vers la lumière.

Pour trouver le titre de « A la mesure de nos silences », ce fut une évidence, une phrase du livre. C’est très symbolique et très fort. On parle de mesurer les silences et le personnage principal est un producteur et journaliste de radio qui s’est brutalement arrêté suite à un problème de santé. Tout à coup, le voilà plongé dans le silence. Et il est intéressant de constater que le seul livre que je consacre à mon ancien métier porte la marque du silence.

Pour le choix du titre du roman « Dans l’œil noir du Corbeau », je me trouvais sur la route avec mon mari, en voyage de repérage près de San Francisco et tout à coup je lui ai dit : « Arrête-toi, arrête-toi ! Ma scène de crime, je crois que c’est là ». On s’est arrêtés au bord de la falaise. Et soudain, sur le terre-plein, je vois deux corbeaux immobiles, qui regardent dans ma direction. Deux, comme mes personnages. Frappée par cette image, je me suis intéressée à la symbolique du corbeau ; son œil enferme les âmes. J’ai donc décidé d’utiliser ce motif pour le titre.

Le choix du titre de « L’enfant aux cailloux » est en lien avec le fait que l’enfant joue avec des cailloux évidemment, mais dans ce titre il y a bien autre chose, il y a aussi ces petits cailloux qu’on met sur les tombes en hommage aux disparus. Cela fait référence à mes origines juives auxquelles je fais référence dans certains de mes livres. Des origines dont il est difficile de parler dans ma famille, pour une raison que j’ignore. Cela fait partie des fantômes qui m’habitent.

  • Je vais rebondir sur « A la mesure de nos silences » pour parler musique car le silence fait aussi partie de la musique. Sophie, vous êtes spécialiste de musique de films et aimez la musique, jouez-vous d’un instrument?

Je fais du piano et j’ai longtemps chanté, composé, improvisé. A la radio, France Culture, France Inter et France Info, j’ai eu grand plaisir à mettre en avant le travail des musiciens car on leur doit souvent 50% de la qualité du film, voire plus, surtout quand il s’agit de films commerciaux. Ces artistes ont un rapport essentiel à l’image. On pense aux duos Alfred Hitchcock/Bernard Herrmann, Steven Spielberg/John Williams, Mr Night Shyamalan/James Newton Howard, un compositeur que j’écoute beaucoup lorsque j’écris. Comme Thomas Newman. Je cite beaucoup d’Américains, mais j’admire également des compositeurs français comme Alexandre Desplat et Gabriel Yared qui tous les deux ont eu un oscar.

  • Vous avez fait un portrait de Gabriel Yared ?

Oui, j’ai eu cette chance. Pour France Culture. J’ai également consacré d’autres émissions à Philippe Sarde (Tess), Nicolas Piovani (La vie est belle) et Antoine Duhamel (Pierrot le Fou).

  • J’ai pris beaucoup de plaisir en vous lisant car chaque fois on y entendait de la musique, il y avait même une référence musicale directe, alors j’écoutais le morceau en continuant ma lecture. J’ai fait ainsi une très belle découverte : Stacey Kent. Magnifique – notamment dans cette chanson : « It might as well be spring ».
    Je me suis baignée dans toutes ces musiques au travers de l’écriture, c’était merveilleux.
    Rappelons qu’Elsa est pianiste et qu’elle joue pour l’enfant aux cailloux ; dans « Black coffee » vous commencez sur la scène tragique et le massacre de la famille de Desmond, Nora est dans sa cuisine et chante Peggy Lee, plus précisément la chanson qui se retrouve dans votre titre « Black Coffee ». Dans « White coffee » enfin, chaque partie est vue à travers une partition musicale.
    Alors, si moi lectrice j’ai lu en écoutant la musique mise en correspondance, est-ce que vous, Sophie, vous avez écrit sur ces musiques?

J’ai écrit les premières lignes en les écoutant, en effet. Je cherche des textures musicales qui donnent le décor. C’est une aide dans l’acte de création. Mais, quand je relis, je ne mets pas de musique car elle a tendance à enjoliver ce que vous avez fait.

  • Vos livres sont denses mais se lisent facilement. La musique aide probablement. Ils commencent doucement mais vont en crescendo, on est dans le suspens. Il y a beaucoup d’oralité aussi, des lettres insérées, des morceaux de journal qui permettent de faire avancer l’action. Les chapitres sont courts, deux pages au maximum. Cependant une grande concentration reste nécessaire à la lecture car on change de tableau et aussi de temps. « Black Coffee » commence en 1966 et va jusqu’en 2011, les tableaux ne sont jamais les mêmes. Le lecteur lit vite mais doit donc rester concentré.
    J’apprécie par ailleurs vos belles phrases et la qualité d’écriture de vos romans. On l’a entendu lors de votre lecture, et j’aurais pu citer ici de nombreux exemples, mais disons que j’ai passé mon week-end dans la chaleur et la poussière de ces huit états de la route 66. J’y étais, totalement, entièrement.
    Est-ce que vous passez beaucoup de temps sur chaque phrase ? Ou bien vous relisez-vous et recoupez-vous ensuite?

Je travaille énormément mon texte. Le prologue de « White coffee » je crois l’avoir repris entièrement une centaine de fois.
Un gros travail a lieu avant la remise du manuscrit à l’éditeur mais ce n’est que le début des corrections. C’était notre juste de conversation hier à Ragdale Foundation, avec les autres auteurs en résidence : c’est parfois un moment douloureux. Dans le prologue de “White coffee”, il y a cette phrase  « Quand le rideau colère serait levé» que j’ai dû imposer. Il s’agit de décrire la puissance d’un orage sur le désert de Mojave. Par trois fois, j’ai trouvé “rideau colère” barré sur les épreuves : “trop littéraire”. Un comble !

Sophie fait lecture du prologue.

…Il faut que cela chante, que cela rime. C’est le prologue, je dois vous emmener vite quelque part et jeter le trouble avec l’évocation de ce personnage, ce décor.
La poésie influe de plus en plus sur mon écriture.

  • Oui, cela se sent. Et vous citez d’ailleurs certains poètes, Paul Celan, Baudelaire.
  • « Black coffee » et « White coffee » se passent tous les deux aux Etats-Unis. Vous avez fait deux blogs que nous allons découvrir sur l’écran maintenant.
    « Black coffee », ce sont quatre mille kilomètres de route à travers huit états, le roman se déroule sur environ cinquante ans. Il y a deux histoires en parallèle et elles finissent par se rejoindre : celle de Desmond et de la tragédie familiale en Oklahoma en 1966 que j’évoquais au début de notre entretien, et aussi celle de la famille Lombard, Pierre et Lola qui se lancent avec leur fils et leur fille sur la route mythique 66. Les destins vont se croiser. Il existe deux blogs, un pour « Black coffee » et l’autre pour « White coffee » qui illustrent la démarche d’écriture et les recherches sur le sujet.

Je voudrais vous montrer les photos de la route 66. Elles sont sur mon blog. Je raconte tout le voyage de repérage – un voyage qu’on a fait en 2011 avec mon mari et mes enfants.
On est arrivés à Chicago, puis mon mari a voulu faire un « petit » détour de mille miles pour voir des amis à Chautauqua institution dans l’état de New York. Nous sommes ensuite revenus à Chicago, puis a commencé notre périple sur la route 66.

Au fur et a mesure du voyage, mon fils se transformait en petit cow-boy. Il avait trois ans lors de ce voyage. Je me suis inspirée de lui pour le personnage de Gaston dans le roman.
Mille cinq cent photos…la plupart ont été prises par ma fille.

Je souhaitais retourner à Sedona, un endroit que j’avais découvert quelques années auparavant grâce à un ami américain. Nous sommes arrivés ensuite à Jérôme, une ville fantôme.
Je raconte des tas d’anecdotes souvent cocasses sur ce blog. Je vous invite donc à vous promener (http://blackcoffee66.blogspot.fr) .

Un autre blog est consacré au making off de “White coffee” et à Chatauqua Institution, un endroit tout à fait hors du temps et fabuleux. (http://whitecoffee66.blogspot.fr)

  • Chautauqua Institution, c’est là où se passe la plus grande partie de l’intrigue dans « White coffee ». Entre la Lorraine et les Etats-Unis.
  • Vous avez commencé un livre et vous êtes maintenant dans une trilogie. On suit vos divers personnages, alors est-ce qu’il y a des codes dans leurs noms?
    Je crois en avoir repéré certains, par exemple « Samuel Haas » comme le lièvre et on comprend pourquoi dans l’histoire.
    Est-ce que Lola est pour Dolores, celle qui souffre, ou bien pour la femme fatale ?

C’est la femme fatale de « L’Ange bleu ». Lola Lombard, l’inspiration vient aussi de l’actrice Carole Lombard. J’en parle dans le blog.
Je fais un parallèle entre les paysages lorrains et l’Arizona. Je travaille beaucoup ma documentation.
Et ici, vous trouverez ce qui se cache derrière les personnages. Desmond Blur est inspiré de l’acteur Viggo Mortensen. C’est un personnage flou (Blur), surtout pour lui-même, et qui ne veut pas reproduire les drames de son enfance…Le nom “Lombard” vient de Lombardie, d’origine italienne donc (comme moi). Ce terme désignait autrefois un commerçant, un banquier ou un usurier. Sans le savoir j’ai donné ce nom à un personnage qui a un gros problème avec l’argent. Le souci de Lola est de savoir comment payer ses factures (son mari a disparu du jour au lendemain en la laissant avec des dettes).
J’aime assez en dire plus sur mes personnages, à travers leurs noms.

  • Vous montrez beaucoup de photos ici et tous vos livres sont très visuels. Je sais que « L’Enfant aux cailloux » va être filmé, pouvez-vous nous en dire plus sur ce film ?

Il est difficile d’en dire plus à ce stade car l’actrice principale n’a pas encore signé (Catherine Deneuve).

  • La traduction en anglais, elle est là : « The Stone Boy ». Vous avez participé à la traduction du livre ?

Oui, un peu et pour des détails précis. La traductrice est Irlandaise et je pense qu’elle a parfaitement bien restitué le style « vieille France » d’Elsa qui parle et écrit comme une institutrice d’une autre époque.

  • Pour “Black coffee”, y-a-t-il des projets de traduction ?

Je suis en recherche d’un éditeur pour cette trilogie. Je travaille également sur un projet d’adaptation cinématographique.

  • Merci beaucoup pour ces romans que j’ai lus avec un grand plaisir. Et maintenant une chose est claire, je veux absolument aller sur la route 66. C’est magnifique quand la littérature vous donne ainsi une envie ou une énergie que vous n’aviez pas avant. Pour ceci et cet échange, un grand merci Sophie !

Merci à vous Isabelle, et à l’Alliance Française de Chicago pour ce brillant et chaleureux accueil.

Sophie Loubière

 

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« Le minuscule, porte étroite s’il en est, ouvre un monde » selon Bachelard, une citation qui aurait pu servir d’ouverture au recueil de Florence Noiville « Ecrire c’est comme l’amour », paru en anglais sous le nom encore plus évocateur de « Literary miniatures ».

Ce monde, c’est en l’occurrence celui d’une trentaine d’hommes et de femmes qui ont franchi le seuil de mots et sont entrés en littérature, par la grande porte ou bien par une plus dérobée. Car si beaucoup ont des consonances familières et sont sur la liste selecte du prix Nobel (Saul Below, Nadine Gordimer, Toni Morrison ou Imre Kertesz), d’autres arrivent avec pour bagage quelques livres et un nom encore étranger au lecteur (Carlos Liscano ou Ersi Sotiropoulos).

L’échelle est celle des miniaturistes – vue plongeante, surplombante qui nous mène par des chemins de traverse au cœur du sujet. En très peu de pages et quelques touches choisies-réduites, Noiville dresse un portrait vivant ; elle explore l’invisible, touche à l’universel et l’intime. Elle éveille surtout l’envie de plonger dans chaque œuvre, d’en savoir plus ou de se laisser guider vers l’inconnu.

L’entretien a lieu de préférence dans un lieu familier entouré des objets du quotidien ; l’escargot est pris dans sa coquille, quand il ne se rétracte pas. Certains se prêtent au jeu, d’autres moins. Et si Antonio Lobo Antunes compte parmi ces derniers, il aura au moins sans le savoir contribuer avec une certaine poésie au titre français du recueil. Parfois sympathiques, parfois froids, accessibles ou distants, quelques traits permettent de rendre l’atmosphère, campent un caractère ou révèlent une obsession. La description gagne vite en couleurs et profondeur. Les citations se mêlent aux brides de conversation ; la voix résonne comme les silences qui toujours en disent longs. Entre les lignes ou plutôt au delà de celles-ci, le portrait apparait, en chair et en os – en creux souvent. Il est toujours saisissant.

Chaque portrait-miniature est paru dans la presse lors de ces vingt dernières années (« Le monde des livres »). Regroupés dans un livre, ils nous font voyager dans le temps, d’un pays et d’une langue à l’autre – une agréable façon de revoir, découvrir, marcher à la rencontre De Mario Vargas Llosa, campé à deux reprises, Amos Oz, Cees Nooteboom, Herta Müller, Aharon Appelfeld et bien d’autres.

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Les Etats Unis sont sous le feu de la rampe et annonceront leurs couleurs sous peu. Un code couleurs d’ailleurs qui échappe à la logique européenne.

Le rouge n’est plus rouge mais bleu ici….je suis donc passée d’une couleur à l’autre, sans trop comprendre, mais que comprendre de nos jours ?

Un jour particulier, un jour qui on l’espère saluera la victoire de la raison, du respect et de l’humanité – que l’on soit daltonien ou non.

 

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De la Sibérie à la coupole, de l’orient à l’occident, vous êtes l’auteur de vingt livres, seize sous le nom d’Andréï Makine et quatre sous le pseudonyme de Gabriel Osmonde. Vous avez été le lauréat des plus grands prix littéraires (Goncourt, Médicis, Prix Goncourt des Lycéens, Prix mondial 2014 de la Fondation Del Duca etc.), enfin et surtout, vous êtes un grand écrivain français d’origine russe.

 

  • Andreï Makine, merci de passer ce moment aujourd’hui avec nous et de bien vouloir éclairer votre œuvre en répondant à quelques questions.
    J’ai relevé plusieurs éléments phares de votre biographie mais vous restez un écrivain dont on connaît au fond peu la vie, et dont les apparitions médiatiques sont rares, quelles sont les raisons qui vous poussent vers ce retranchement?

Qu’est-ce qui me pousse à une certaine retenue ou modestie ? J’ai reçu une leçon de votre grand écrivain Flaubert. Il disait : « je n’ai aucune biographie » et ajoutait : « parler de soi-même, c’est une tentation bourgeoise à laquelle je n’ai jamais succombé ». Il disait encore : « Faire et se taire ». Ceci aurait pu être la devise de ma vie. Pour l’instant je tiens cette ligne, même si de temps en temps je me plie à des entretiens comme ici, à l’Alliance Française de Chicago.

  • Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire quatre romans sous le pseudonyme de Gabriel Osmonde ? Osmonde pour « autre monde/osmose » ? Avez-vous d’autres pseudonymes ?

Cela valait la peine, l’analyse commence déjà. Les universitaires vont se casser la tête. Parfois on reçoit des thèses de six cent pages sur deux cent pages de roman. Que peut-on inventer de plus ?
Alors, pourquoi Osmonde ? Il y a en chacun de nous une dimension qu’on n’arrive pas à exprimer sous son véritable nom, sous sa véritable identité. Car notre identité est souvent dictée par le regard d’autrui. On est obligés de vivre sous des étiquettes extrêmement réductrices (de race, de classe sociale ou autres). Changer de nom nous permet d’adopter une identité différente. Tchekhov a écrit sous une vingtaine de pseudonymes. De temps en temps, il sentait qu’il fallait changer de nom. Kierkegaard commençait un livre et changeait de nom. Dans la philosophie chinoise, il était admis que lorsqu’un philosophe atteignait une grande célébrité, il devait changer de noms. Ce sont quelques unes de ces raisons…

  • Une forme de liberté donc ?

Oui, une grande liberté.

  • Pourquoi écrivez-vous ce que vous écrivez?
    C’est une question je crois que vous aviez posée à Philippe Sollers et que je me permets de reprendre pour vous la poser à vous.

Il y a ce qu’on appelle la vocation, qui vient du mot latin « vox » – la voix qui vous appelle. Il y a sans doute un dialogue qui s’établit entre ce que nous sommes à ce moment là et la totalité de ce que nous sommes. Notre âme est plus large que l’instant présent. Il y a mon passé, le vôtre, votre regard, le mien – mes souvenirs qui forment toute une nébuleuse de sens autour de moi. Si on ne tient pas compte de cela, on est de nouveau dans le jeu des étiquettes : femme, homme, riche, pauvre – un duel appauvrissant et indigent. L’écriture nous permet de remonter vers la totalité de notre être, de sonder les sphères que notre esprit craint d’aborder – car on se cache beaucoup plus de choses qu’aux autres. Il y a des sphères et des profondeurs qu’on a peur d’aborder. L’écriture nous permet de franchir le pas, d’être plus téméraire avec nous-mêmes, avec notre passé, celui de notre pays. J’écris pour aborder ces choses qui peuvent paraître inconnaissables ou très difficiles d’accès. Quand on écrit, on doit souffrir mais cette souffrance est bénéfique.

  • Est-ce qu’écrire est une façon de donner de la cohérence et de préserver la vie dans ses brefs moments d’éternité?

Nous vivons avec l’illusion du moi, nous pensons nous connaître. J’ai vu tout à l’heure les petits enfants qui apprennent à l’Alliance française. Ils me regardaient avec de grands yeux. Sans doute étais-je une sorte de monstre pour eux. J’ai une image de moi, mais les autres ? Que pensaient par exemple ces enfants que j’ai vus ? Est-ce une image vraie ? Oui, sans doute mais subjective. Le regard d’autrui nous ravive ; il nous fait renaître sous une identité tout à fait différente.

  • Si (je vous cite dans un de vos romans) « parler est la meilleure façon de taire l’essentiel », est-ce qu’écrire est la meilleure façon de révéler et véritablement transmettre ?

Oui, prenons l’exemple de Deleuze qui, comme tous les aphoristes, était extrêmement schématique. Il disait : « parler, c’est sale, écrire c’est propre ». Comme dans le cas de tous les aphorismes, c’est très bancal. L’aphorisme, voyez-vous, a une grande force mais au premier instant seulement. Tout d’abord on se dit, mais c’est génial ; ensuite on réfléchit et on nuance, car il y a quand même quelques subtilités. Nous employons au quotidien environ quatre cent mots. Notre langue au quotidien est donc très pauvre. Vous imaginez ? Quatre cent mots pour exprimer toute la gamme de nuances qui nous habite. Quand on va vers les écrivains, le vocabulaire alors augmente. Pouchkine, ce sont environ huit mille mots, plus les formes dérivées.

Avec Racine, de combien de mots parle-t-on? Racine est un classiciste, n’oublions pas, donc on a une réduction consciente du champ lexical ; ce sont environ cinq cent mots – plus les dérivés bien sûr (formes verbales etc.). Il a écrit son œuvre avec ce peu de mots. L’écriture permet d’élargir le champ lexical qu’on ne visite jamais et aussi avec ce peu de mots elle permet de chercher les bonnes combinaisons. L’écrivain essaie de casser les clichés.
Dans le langage parlé, il y a d’autres critères, par exemple la rapidité ; il faut qu’on comprenne très vite. Donc on coupe tout ce qui est métaphorique, symbolique ; on dévie un peu du sens. Le message est alors massacré, mutilé – pourquoi ? Parce que c’est l’utilité qui compte avant tout. Ce qui explique pourquoi dans certains écrits satiriques on se moque de ce langage insipide de tous les jours.

La tâche d’un écrivain est d’exprimer avec peu de mots la totalité de l’être humain. Le vocabulaire a ses limites, et c’est notre malédiction ici bas. Même l’anglais souffre de ceci alors que c’est une langue lexicalement parlant très riche. L’anglais a conservé les doublons latins et les doublons germaniques, donc pour un mot français, il existe souvent deux mots en anglais qui jouent soit dans la latinité, soit dans la germanité.

Un dictionnaire anglais, ce sont 250.000 mots – ce ne sont pas des millions de mots – et des mots que nous ignorons pour la plupart, que nous n’employons jamais. Un beau dictionnaire de langue française, ce sont 50.000 mots. C’est la même chose ou peut-être un peu plus pour le russe.

Nous vivons donc dans un univers linguistique fermé. Et cependant, avec ce quelque chose de fini, nous créons un nombre incalculable de variantes. Nous sommes donc à la fois dans le fini et l’infini total – entre les deux.

Si on est dans l’infini total, on peut dire n’importe quoi, on peut composer des phrases dites agrammaticales, c’est à dire des phrases qui ont l’air bien balancées, mais qui clochent quelque part. ex. Apollinaire écrivait « sous le pont Mirabeau coule la Seine », un grammairien vous dira, pourquoi cette inversion ? Un puriste vous dira, la phrase a une belle sonorité mais ce n’est pas tout à fait correct.

On est dans un infini de combinaisons.

  • Comment définiriez vous le style dans l’écriture?

Flaubert se corrigeait beaucoup, il se corrigeait à l’infini. La voie est ouverte. Dans cet infini, il s’agit de choisir un corpus de mots réduit et d’exprimer non plus l’infini des possibilités mais de montrer une seule bonne possibilité, celle qui aille. C’est à dire le style – accéder au moment où on ne peut plus toucher au texte, à celui où on est passé de l’infini au fini.

On peut dessiner n’importe quoi, l’art contemporain est tombé dans ce piège. Dans le langage de l’écrivain, c’est aussi un grand piège. Et il y a beaucoup de livres dans une librairie qui n’ont pas trouvé ce ton juste, car m’importe qui peut écrire n’importe quoi.
Mais le sens exact, juste – il est seul, unique.

  • Vous êtes traduit en quarante langues, participez-vous à la traduction de vos livres (vers le russe notamment)?

Non, je ne participe pas à la traduction de mes livres. J’aide un peu mon traducteur anglais, mais pas dans le sens stylistique du terme, seulement pour des choses très factuelles, de petites réalités, par exemple pour quelque chose de guerrier (comme dans le domaine des armes où je m’y connais par la force des choses, de par ma vie). Il m’interroge sur de petits détails. Mais je n’oserai jamais lui dicter des solutions, mon anglais n’est pas un anglais de styliste, il est même relativement indigent.

  • Rappelons l’anecdote si celle-ci est vraie….par le passé, vous avez rusé avec les éditeurs. Pour vous faire publier après le rejet de vos manuscrits par plusieurs maisons, vous avez fait croire que vos deux premiers romans « La Fille d’un héros de l’Union soviétique » et « Confession d’un porte-drapeau déchu » étaient traduits du russe alors que vous les avez écrits directement en français.

C’est juste. Mais ce fut un moment dramatique pour moi. C’est ma faute d’ailleurs. J’avais ce travers slave, je venais avec mon manuscrit sous le bras, car j’avais envie de voir mon éditeur en chair et en os, de le regarder dans les yeux. Il aurait fallu envoyer le manuscrit par la poste. Quand l’éditeur entendait mon accent, il se disait : Il parle avec un accent donc il écrit avec un accent. A ce moment là, sa lecture n’était plus la même.

J’ai fait croire pour mon premier roman La Fille d’un héros de l’Union soviétique à une traduction du russe vers le français. Le roman a été tout de suite accepté par Robert Laffont. Un grand critique littéraire parisien a même dit de façon élogieuse: « quelle merveilleuse traduction !». D’habitude les traducteurs ne sont jamais mentionnés. Là, il a parlé de la traduction. Et la seconde « traduction » française, je l’ai présentée dans un contexte similaire, donc comme traduite du russe. Le roman Confession d’un porte-drapeau déchu a été accepté, mais dans ce cas là, on m’a demandé l’original. J’ai alors dû me traduire vers le russe – et c’est à ce moment précis que j’ai compris que la traduction est un art. J’avais très peu de temps, trois semaines. L’éditrice m’appelait souvent, impatiente. J’ai finalement apporté ce manuscrit (en qualité d’original) et il a été envoyé aux Allemands et aux Serbes qui l‘ont traduit. Il existe donc deux traductions là-bas, l’une à partir du français, l’autre à partir du russe.
A cette époque, la francophonie n’était pas encore devenue ce slogan publicitaire, ce petit bricolage qui nous est servi de nos jours. Ce qui compte aujourd’hui c’est la posture ethnique. C’est dangereux car il y a une survalorisation de l’origine ethnique. En Amérique c’est le politiquement correct ou la discrimination positive, qui intellectuellement parlant est une horreur pure – comme si l’Autre était un handicapé. L’Autre est un homme digne dont il faut respecter la personnalité sans lui coller une étiquette. C’est une vraie maladie mentale en occident.
Cependant, quand j’ai commencé à publier, cette maladie n’était pas encore répandue et on n’avait pas encore cette réticence. On se disait seulement, c’est un Russe qui écrit dans notre langue et cela paraissait bizarre.

  • Votre traduction de vous même, cette traduction que vous avez faite par nécessité, est-ce la traduction qui existe en russe actuellement?

Pas du tout. Ce n’était pas un bon texte, je pense.
D’ailleurs, je n’ai pas retrouvé en russe certains mots que j’ai employés dans mon texte français. Et c’était terrible, je me disais, mais quand même, je suis né dans cette langue…C’est ce qui relativise la notion de langue maternelle.
Votre langue maternelle, quand avez-vous commencé à la parler? Tout est très relatif. Le monde extérieur se reflète dans notre regard mais nous ne savons pas encore le dire. Pour les jeunes enfants, ils vivent d’abord dans une situation préverbale et quand le petit enfant voit sa mère, sans pouvoir encore parler, il comprend déjà tout. Peut-être comprend-il même mieux que nous, car ensuite nous avons des clichés.

L’enfant a cette vision que les philosophes appelleraient holistique, elle est peut-être beaucoup plus riche. Tolstoï appelait d’ailleurs les écrivains à avoir un regard d’enfant, un regard donc débarrassé des clichés. Et Barthes disait que pour les grands mystiques, le langage est un ennemi.

  • Peut-on dire de vous, comme du narrateur dans le « Testament Français » que vous êtes de langue maternelle russe et de langue grand-maternelle française ?

Comment distinguer chez cet enfant que je fus quelle était sa langue maternelle ?

Quelle était la langue maternelle de Pouchkine, notre plus grand poète national russe ? Il a commencé avec sa mère à parler français (langue de l’élite). Sa correspondance était moitié en français, moitié en russe. Il a écrit ses premiers poèmes et pièces de théâtre en français. Le plus grand poète national russe s’adressait au tsar de toutes les Russies en français, c’est incroyable non ? Un peu comme si Balzac avait écrit au roi de France en russe ou qu’il ait commencé à écrire les premières lignes de La Comédie Humaine en russe. Tout bonnement inimaginable.
Dans Tolstoï, les premières pages de ces romans sont en français parce que l’élite de la société russe parlait couramment français. Mon exemple n’est dons pas aussi extraordinaire que cela.
On peut donc parler d’un bilinguisme qui s’applique différemment. Pour moi, le français s’applique plutôt à tout ce qui est poétique ; le russe c’était une langue beaucoup plus pratique, quotidienne.

  • (question du public) Comment voyez vous la réalité française quotidienne par rapport à la France imaginaire de votre enfance. Et si elle est différente, pourquoi avoir créé cette France imaginaire?

Comment ferais-je autre ? Le monde que vous créez est imaginaire. Il n’appartient qu’à vous et il est subjectif par essence, sinon nous serions tous interchangeables, des robots. Nous avons une identité très subjective. Même les enfants de quatre ans ont une vision imaginaire subjective.

On peut dire de la France imaginaire telle que je l’ai toujours perçue qu’elle est irréelle, trop subjective, fictive, ou fallacieuse. On peut certes critiquer mais à partir de quel jugement cette critique s’exerce-t-elle?
Le privilège et aussi la malédiction de l’écrivain, c’est qu’il donne une image qui lui appartient en propre. Vraie ou fausse.

Revenons à Tolstoï, quand il écrit « Guerre et Paix », il montre le plus grand chef des armées, Koutousov, juste avant la bataille contre Napoléon, en train de lire un roman français de madame de Genlis (donc une lecture facile, un roman historique). Quand les Russes ont découvert que leur grand héros, celui qui allait se battre contre Napoléon, était en train de lire un roman français, ils ont été choqués – un peu comme si on montrait Napoléon lisant du Pouchkine avant d’envahir les Russes, je fais cette inversion pour que vous compreniez que la situation peut paraître absurde. Tolstoï a alors subi un feu insensé de critiques.

Peut-être dira-t-on dans quarante ans que la France de Makine n’était pas si imaginaire que cela.

Mais dans tout ceci, existe-t-il des constantes de l’esprit national? Je crois à ces constantes, car la flamme littéraire ne sait jamais éteinte. On dit que chaque matin Napoléon feuilletait des nouveautés littéraires. En 95, quand j’ai reçu le prix Goncourt, Edmonde Charles-Roux, la présidente de l’Académie Goncourt dont il faut saluer la mémoire et qui nous a quittés depuis quelques mois, m’a dit une chose très touchante. Mitterrand, son ami, l’avait appelée alors qu’il ne lui restait quelques mois à vivre (il est mort en janvier 1996) et il lui avait dit, d’une voix affaiblie « Edmonde, cette année vous avez fait un bon choix. » Donc, il avait lu le dernier Goncourt – par hasard c’était Makine – cela aurait pu être n’importe qui d’autre. Mais pensez, le président de la République, déjà très atteint par sa maladie, trouvait la force d’ouvrir le dernier Goncourt et d’appeler la présidente du prix Goncourt. C’est inimaginable et dans aucun autre pays on verrait ceci. De Gaulle prenait sa plume pour remercier un jeune auteur de son premier roman : il s’agissait alors de Le Clézio. Enfin, Chirac quand il recevait des livres, répondait toujours par un petit mot. Il parlait aussi avec une intelligence rare de la littérature, il la connaissait. S’il existe donc une seule constante entre avant et après, c’est la vie de l’esprit.
Avec les deux derniers présidents, c’était un peu moins vrai. Hélas. Car un président de France qui dit : « Je ne lis jamais de romans ». C’est un peu triste, et comme dit mon ami Dominique Fernandez : « oui, il ne lit pas de romans et ça se voit ».

  • Qu’aimez-vous en Russie ? En France ? Pour quoi aimez-vous la France ou la Russie ? Pouvez-vous débattre de ces deux thèmes abordés, de la francité et de la russité ?

Ce que j’aime le plus en France et en Russie, c’est notre union franco-russe. Ce sont deux civilisations qui sont diamétralement opposées. Vous parliez au début de notre entretien de l’orient en parlant de la Russie, mais la Russie n’est pas tout à fait orientale, la Russie c’est aussi l’Europe. Saint Petersburg est une ville plus européenne que d’autres villes européennes et cependant on est bien en Russie. Une parcelle de l’Europe est là et Pierre Le Grand l’a voulu ainsi.
Ce qui est intéressant dans ces deux civilisations, c’est qu’elles se sont très bien comprises et enrichies mutuellement. Il y a eu une sorte d’entre-tissage entre les deux civilisations. Ceci ne fut pas sans problèmes ou sans hostilités mais on a réussi à dépasser toutes les difficultés et à créer cette communauté culturelle, que l’Europe a beaucoup de mal à trouver de nos jours, car elle est divisée. Les Russes et les Français se comprenaient alors malgré la différence de régime et la différence géographique. Ce qui me plaît donc dans ces deux civilisations, c’est la possibilité de se comprendre, et ce sans construire de grosses usines à gaz européennes. Autrefois Tchekhov prenait tranquillement son billet à Saint Petersburg, on lui mettait un petit tampon et il partait sans visa pour Nice où il écrivait ses livres. Un Français voulait visiter la Sibérie, on tamponnait son passeport dans le commissariat le plus proche, et s’il avait les moyens financiers de le faire bien sûr, il prenait le train et se retrouvait à Irkoutsk. Le tout sans visa et sans passer par des contrôles humiliants, car reconnaissons qu’ils le sont. Je pense ici au moment où je suis arrivé aux Etats-Unis, je suis passé par Montréal.

Dans mon enfance, donner ses empreintes digitales, c’était clair, cela signifiait la prison. Vous êtes un repris de justice, on vous demande tous les doigts, on prend votre photo. J’arrive donc ici, on me prend mes empreintes, on me passe un interrogatoire – une interview beaucoup moins plaisante qu’ici avec vous, alors que j’arrive dans la plus grande démocratie du monde, une démocratie qui a de bonnes relations avec les Français. Je viens dans ce pays où une candidate à la présidence peut porter sur la Russie un jugement tel que « Poutine, c’est comme Hitler ». Comment peut-on dire de telles choses ? Est-ce que cette dame connaît la Russie d’aujourd’hui, celle qui péniblement essaie de se démocratiser ? Car les Russes ont fait en vingt ans un grand chemin. Que le président russe actuel ne plaise pas, c’est une chose, mais analysons et ne le taxons pas d’Hitler.

Cette communauté franco-russe a donc créé bien avant l’heure, avant l’Europe d’aujourd’hui, quelque chose qui marchait. Il y avait une monarchie d’un côté, la république de l’autre, mais on s’entendait. Les Russes étaient publiés en France, les Français en Russie. Vous n’aviez pas besoin avant de vos empreintes digitales pour aller d’un pays à l’autre. Ça c’était merveilleux. Giacomo Casanova prenait le coche et venait en équipage équestre à la cour de la Grande Catherine pour lui exprimer ses idées.

Peut-être faudrait-il revenir à ces relations d’affection et essayer de parler de cette Europe de l’Atlantique à l’Oural.
 

  • Parlant de ces empreints et des échanges franco-russes vous dites dans un entretien que Camus ne serait jamais né en tant qu’écrivain sans Dostoïevski…

Oui, Sartre et Beauvoir se sont sans doute aussi enrichis en lisant Dostoïevski.

  • Vous avez écrit ce petit essai, très beau, intitulé « Cette France qu’on oublie d’aimer ». C’est une réflexion sur la francité….Pourrait-on dire aussi cette Russie qu’on oublie d’aimer ? Un de vos prochains essais peut-être ?

Vous lisez mes pensées, on se comprend à demi-mot.

J’ai reçu plus de deux mille lettres après ce livre. Lors d’une conférence, j’ai réalisé que les gens dans la salle n’avaient pas le livre mais une photocopie du livre. Il était en rupture de stock. Ensuite en juin, j’ai reçu une lettre d’un lecteur. C’était le lieutenant Schreiber, 98 ans, un homme qui a combattu pendant des années pour la France et qui a vu beaucoup de sang et auquel aucun hommage n’a été rendu par la France.
Il y deux ans je suis allé en Sibérie chez un ami, qui vit dans une maison reculée. Je lui parlé de ce vieux soldat français, qui n’avait aucune rue à son nom. Mon ami est sorti et a cloué sur le côté de son isba au milieu de nulle part une affiche avec : « Rue du lieutenant Schreiber ».
Comme tout nouvel académicien, j’ai été reçu dernièrement par le président Hollande. J’en ai profité pour lui demander pourquoi il n’y avait en France aucune rue du Lieutenant Schreiber alors que celui-ci a combattu six ans pour son pays.
Vous voyez, s’il n’y avait pas de livre, tout serait effacé, sans traces ; il n’aurait rien.

  • Vous faite allusion à un de vos derniers ouvrages « Le pays du Lieutenant Schreiber » – un très beau livre, le dernier que j’ai lu et un vibrant hommage au lieutenant Schreiber. Je pense que votre livre saura créer l’écho nécessaire à ses écrits, car si on ne connaît pas encore le Lieutenant Schreiber, en revanche on connaît Makine.
    Dans ce sens, peut-on dire que sans la mémoire et les mots, le monde serait illisible ?

La volonté d’écrire est venue à partir d’une photo sur laquelle se trouvaient plusieurs jeunes hommes. Schreiber ne pouvait pas se rappeler le nom d’un de ses camarades et s’il ne se souvenait pas de ce nom, alors cela signifiait le noir total.
C’est comme cela que le thème du livre est né, pour faire revivre ce soldat qui sinon aurait totalement disparu.

  • Vous évoquez dans plusieurs de vos livres la « mémoire comme ultime refuge » (avant l’oubli définitif), comme le « vertige de l’instant retrouvé » ; on pense bien sûr à Proust et à la mémoire involontaire (que vous appelez de façon plus poétique «  la mystérieuse consonance des instants éternels »), cette mémoire qui est parfois plus intimement liée à l’imaginaire qu’à une réalité transfigurée devient souvent celle sur laquelle semble reposer le monde.
    Croyez-vous – je vous cite- à « la toute puissance de la parole poétique » ?

Au début quand on est jeune et naïf, on se croit un surhomme puis on comprend à quel point tout est éphémère.

Le mot permet de faire durer. Autour de moi beaucoup de gens sont morts. Comment préserver les sourires, ou cet homme, cette femme qui vont disparaître ? La parole poétique a cette puissance de traverser les âges. On parle de Beatrice de Dante. Cela fait sept siècles qu’on en parle et on imagine encore sa présence. Dante, un homme au milieu des guerres, des famines a écrit ces belles phrases et on les cite encore.

J’étais en Grèce il y a peu et si je ne peux pas citer Homère en grec, en revanche je le cite en russe. Homère a traversé la frontière des langues et des cultures. Ses personnages sont plus présents pour nous que les gens que nous rencontrons au travail ou dans la rue.

  • « L’amour, c’est quoi ? » se demande le narrateur dans le « Testament Français ». Aliocha, veut poser cette question à sa grand-mère mais se ravise et finalement n’ose pas. Alors pour vous, Andreï Makine, l’amour c’est quoi? 

L’amour se décline sous toutes les formes dans vos romans, l’amour est omniprésent, c’est ce qui porte et supporte, l’amour des mots, l’amour de la langue, l’amour du pays, l’amour du beau, l’amour humain. Comment le définiriez-vous ?

Il y a des périodes dans notre vie où on ne veut pas entendre parler d’amour, où on est blessé.

Il y avait en France un écrivain, le premier prix Nobel : Sully Prudhomme, un poète mineur sans doute mais il reste connu pour une belle phrase : « l’amour est l’impossible union des âmes par le corps » Comment s’unir ici-bas avec toutes les limites corporelles qui sont les nôtres ?
Les Grecs sont plus doués que nous et ils ont une classification plus précise. Dans la mythologie grecque on parle de Philia, Agapê et Eros – et il y plusieurs Eros en fait. Anteros, c’est l’amour qui revient ; Himeros, l’amour violent, sexuel et Pothos, l’amour pour un être absent – un amour sans retour, probablement le moins égoïste.
On peut aussi parler d’amour captatif (possessif) ou d’amour oblatif (amour qui s’offre, donne). Souvent dans mes livres, il y a une personne qui attend.

  • « La femme qui attendait »….

Oui, c’est un amour oblatif ou amour-pothos. Il s’agit de trouver la juste frontière entre l’utilité et la poésie, la beauté.

  • Je rebondis sur le mot « beauté » et vous faites dire à l’un de vos narrateurs : « Je rêvais d’un livre qui pourrait par sa beauté refaire le monde ». J’y vois personnellement un écho à Yourcenar dans les mémoires d’Hadrien (« Je me sentais responsable de la beauté du monde »). Est-ce toujours le but suprême de votre écriture ?

Dostoïevski disait : « La beauté sauvera le monde ». Quand on voit la laideur envahissante qui nous submerge aujourd’hui et qui va nous submerger de plus en plus, on se dit qu’il faut se battre. C ‘est un combat d’arrière garde que nous menons mais un combat quand même. Cela me rappelle la phrase de Stendhal qui en se promenant à Rome en Italie, disait « J’avais envie de crier en latin, Raphaël, Ubi es ?  (Raphaël où es-tu ?) ». C’est tellement beau qu’il faut un grand peintre pour immortaliser cet instant, cette femme qui passe dans la rue, cette colonne dorique, ce morceau de ciel – la beauté de la vie. On a envie d’appeler Raphaël ou Léonard pour suspendre cet instant.
 

  • (Question du public): Est-ce qu’il y a eu un évènement dans votre vie qui vous a amené à cet amour de la langue française ?

Il y a eu plusieurs évènements marquants dans mon enfance. J’ai parlé dans le Testament français de ma grand-mère Charlotte, qui a commencé à m’apprendre le français, non pas en me faisant lire Stendhal ou Balzac, mais en me racontant de petites anecdotes de son passé français, par exemple sur des personnes comme Madeleine Brohan, une actrice de la fin du 18e siècle. Lorsqu’elle était âgée, Brohan habitait au quatrième étage d’un immeuble situé rue de Rivoli. L’escalier était très raide, et ses anciens amis acteurs qui venaient la voir souffraient beaucoup des escaliers. Ils lui demandaient souvent pourquoi elle restait là au lieu de s’installer au rez-de-chaussée, en somme un endroit plus logique pour son âge. Elle répondait alors : « Mais cette montée, c’est la seule chose qui fait encore battre les cœurs ». Il y avait de petits exemples ainsi qui me donnaient l’avant-goût de cette francité. Je ne trouve pas en russe d’équivalent à cette finesse aigre-douce car on comprend très bien que c’est triste aussi cette femme qui a perdu sa célébrité. Trouver dans n’importe quelle situation une forme d’émerveillement – c’est une des facettes de l’esprit français.

Sur un autre registre, la duchesse de Longueville arrive dans son château, assoiffée elle demande un verre d’eau, le boit et dit en regardant les personnes qui l’entourent : « Quel dommage que ce ne soit pas un péché ! ». Cela aussi, c’est très français, jamais un Russe n’aurait dit cela, nous sommes trop pudiques. C’est tellement beau.

Ces épisodes qui m’émerveillaient et qui étaient plus parlants que tout pour un enfant de mon âge, ont émaillé mon enfance.

  • (question du public) Que pensez vous de la loi sur la simplification de l’orthographe dans la langue française ?

La France n’a pas attendu l’Académie pour simplifier la langue. Quand on entend les journalistes à la télévision, on se dit : « c’est fait ! ». Le langage qu’on parle aujourd’hui est rudimentaire. Pourquoi ne pas changer certaines règles ? C’est toujours possible. C’est vrai que s’il y avait une seule forme pour dire les choses, ce serait plus simple.

Mais regardez l’anglais, son orthographe est abominable. Cependant les anglais ont créé une immense littérature. Sous Pierre le Grand, les Russes ont aussi supprimé beaucoup de choses, et c’était bien car il y avait encore des mots venus du slavon, de l’ancien russe. On a par exemple maintenant un seul « i », un i bref ou long. Cette simplification a été bénéfique. La forêt en russe se dit : « лес». On écrivait avant la lettre « e » avec une lettre spéciale qui paraissait complètement anachronique. Et quand on a voulu faire une réforme de l’orthographe et changer pour un « e » simplifié, certains ont dit : « Mais une forêt avec une lettre très simple, ce n’est plus la forêt russe ! ». Il faut quelque chose de sombre, de dense – donc le graphisme pour notre mental est important. Ecrire le mot « beaucoup » différemment nous ferait perdre quelque chose. Dans « beaucoup » il y a « beau ». Il faut être prudent, y aller doucement. Mais surtout il ne faut pas utiliser des arguments fallacieux ou idéologiques pour justifier une réforme, dire par exemple qu’on doit simplifier en raison des étrangers en France, que ces étrangers auraient besoin d’une orthographe plus simple. Cet argument serait de nouveau une forme de discrimination positive, idiote, voire raciste. Les Arabes ou les Africains peuvent tout à fait apprendre notre langue et d’ailleurs il faut aller en Algérie pour voir avec quelle finesse ils manient le français (c’est le cas pour une certaine génération du moins), un français « grand siècle » tel qu’on ne l’entend plus à Paris de nos jours.

  • (question du public) Quel est le rôle que du russe dans votre travail d’écriture de la langue française, est-ce qu’il y en a un ? Vous avez bien fait la différence tout à l’heure entre le russe, langue pratique et le français, langue esthétique et intellectuelle, est-ce vraiment ainsi que cela se passe quand vous êtes dans l’atelier d’écriture qu’est votre cerveau ?

C’est une question qui est tout à fait capable de me rendre schizophrène. Quand je pense en français, je ne pense plus en russe. Le bilinguisme est une chance folle. Cependant il faut être prudent car pour un enfant cela peut être dangereux. Il vit dans un monde solidifié (soit un mot pour un objet), quand un autre mot intervient, cela devient presque une interrogation métaphysique. Un enfant bilingue a un développement mental beaucoup plus rapide et beaucoup plus profond. Pour lui, le mot n’est pas absolu du tout, c’est une étiquette qu’on lui colle. Et derrière le mot, il y a quelque chose d’inconnaissable, d’unique. Il s’agit donc d’une véritable interrogation métaphysique ; on passe la frontière entre ce qui se voit et ce qui se cache derrière. On a parlé des clichés auparavant, un tel enfant pourra lutter plus efficacement contre les clichés parce qu’il se dit que tout est relatif.
Les langues sont des outils très imparfaits. Dans cette salle, il y plusieurs sortes de rouge, et combien de mots existent pour le dire? Une dizaine en français alors que dans un œil de peintre, il y a une centaine de nuances différentes de rouge. Pour le peintre, la chose est simple, il prend sa palette et trouve la bonne couleur. En revanche que fait celui qui parle? Il dit  « écarlate », « mordoré », « rouge soufré » (si cela tire vers le jaune), « ponceau», « rubicond » – il existe au fond peu de mots. Cet appareil qu’est la langue est donc rudimentaire mais quand on est bilingue, on comprend qu’en anglais il y a des mots intraduisibles en français, et on cherche une variante. L’enfant bilingue se met dans la posture du traducteur, il fabrique une périphrase, ou ajoute un adjectif. Le bilinguisme, c’est donc extrêmement bénéfique – dès le plus jeune âge. L’enfant bilingue est plus philosophe que ses camarades.

On perçoit différemment l’espace et le temps en anglais, en français ou en russe. En français vous avez vingt-six formes verbales pour exprimer le temps, en russe en gros il existe trois formes : le passé assez vague, le présent (qui laisse à désirer comme toujours) et le futur. Comment peut-on passer spatialement et temporellement de cette richesse du français à une certaine pauvreté du russe ? Ajoutons que cette pauvreté est complètement compensée par une catégorie qu’on ne connaît pas en français et qui s’appelle : l’aspect, soit perfectif ou imperfectif. L’aspect change tout. Ce que les Russes n’ont pas dans les temps, ils l’expriment donc par l’aspect du verbe et se posent la question de savoir si l’action est finie ou si elle dure toujours. Les Russes possèdent cette force et se rattrapent. Quand un être humain est un peu appauvri d’un côté, il compense par autre chose. L’espace et le temps russes sont certainement présents en moi, et l’espace français, ainsi que le temps français, constituent sans doute une dimension supplémentaire – invisible à la lecture mais présente quand même. D’où cette passion que j’ai pour les instants suspendus qui me paraissent proches de l’éternité, et qui nous sont donnés dans notre vie fugace.

  • (question du public) Vous êtes élu à l’académie française, vous avez l’étiquette d’immortel, qu’éprouvez-vous ?

Au mot « immortel », je préfère le mot « éternité ». La différence est difficile à trancher, mais « immortel » signifie la continuation de ce que vous êtes à l’infini. Simone de Beauvoir a écrit un très beau livre (sans doute le meilleur) sur l’histoire d’un homme qui devient immortel. Et quelle est d’après vous la conséquence de cette immortalité ? Et bien, il s’ennuie à mort. Parce qu’il a tout vécu, il a aimé, il a été célèbre etc. Par ailleurs, le plus terrible c’est que les femmes qu’il aime vraiment, vieillissent alors que lui reste toujours ce jeune trentenaire, beau, à la « Georges Clooney » il y a vingt ans (parce que Georges Clooney n’est pas immortel). L’homme finit par s’endormir, car il s’ennuie. Et il dort soixante ans, avant d’être réveillé par un personnage et c’est là que le livre commence.

L’éternité, c’est différent et accessible ici bas. Mais souvent, entraînés par le vieillissement, le dépérissement, nous n’avons pas le temps de regarder cette éternité. Un peu comme lorsque vous êtes assis dans un train et que le paysage passe. Le paysage est éternel, mais vous, vous êtes passé trop vite pour retenir ce que vous avez vu – c’est cela au fond notre vie.

Donc, je préfère cette éternité à l’immortalité académique. La poésie sert à capturer l’image d’une Beatrice, à saisir des instants d’immortalité que nous ne pouvons arrêter  autrement, « Oh temps suspends ton vol ! ». C’est toujours cette même harangue. Chacun peut arrêter ces moments là.

Un grand merci Andreï Makine !
Propos repris lors de l’entretien du 27 avril 2016 à l’Alliance française de Chicago