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silence

BoisEncore le silence complet, il est tôt. La bouilloire bat la mesure en cadence, un chuchotement léger monte, enfle, puis gronde. Elle hurlerait comme la sirène des vieux trains si on ne la retirait pas rapidement. Les grains de café fraîchement moulus forment une masse plus sombre dans la cuisine obscure.

Les mains s’orientent au bruit de l’eau en ébullition, elles suivent l’arôme puissant, présence réconfortante du matin. La chaleur monte en volutes. Elle s’engouffre dans un cratère mouvant, balbutiant quelques bulles brûlantes dont il faut se prévenir en ajustant la collerette blanche aux cornettes pointues.

Longue élégante, la bouteille aux parois de verre transparentes est prête, droite et stricte, une nonne vêtue de noir et blanc. On l’attrape par le cou, il est en bois clair ; son écharpe de cuir se termine par deux pompons de bois lisse.

Pas de chant du coq ici mais aux premières nuances de l’aube, le rituel bienveillant du moulin à café et le murmure de l’eau.

« A la longue, même les passions les plus secrètes, ne peuvent rester cachées ».

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Sur fond d’empire austro-hongrois l’écrivain de langue hongroise Sandor Marai décrit la vie de trois personnages ce qui les lie, les unie et les fait se déchirer. Deux hommes et une femme – le trio est classique, la tragédie assurée.

Nous sommes en 1940, Henrik, un vieux général, solitaire en son château, reçoit une lettre annonçant la venue de son ami d’enfance, Konrad, qu’il n’a pas revu depuis quatre décennies. La vieille servante, Nini, témoin de toute une vie, est appelée pour préparer un dîner de réception. Tout doit être similaire à la dernière soirée passée avec Konrak- épisode traumatique que le lecteur ne découvre pas avant la rencontre des deux amis.

Pour l’événement la partie du château inhabitée depuis des années reprend vie, les housses blanches sont retirées, les pièces sont aérées. Menu, vins et décorations sont être ceux de jadis, en tout point identiques. Seule Krisztina, la femme d’Henrik, décédée des années plus tôt, manque à la composition, ainsi que son portrait décroché du mur par le maître des lieux à sa mort.

Henrik, la lettre lue, se remémore le passé. Fils fortuné d’un officier de la garde austro-hongroise et d’une jeune aristocrate française, il a dix ans quand il fait la connaissance de Konrad, fils d’un petit fonctionnaire de Galicie, à l’Académie militaire de Vienne. De même âge et bien que d’origine sociale et de personnalité différentes, les deux enfants deviennent inséparables. Les années passent ; et toutes les vacances se font ensemble au château d’Henrik perdu dans la forêt hongroise. Le premier est riche, enjoué et doué pour les vertus militaires ; le second est pauvre, taciturne, doué pour la musique mais non l’épée.

Avec le temps, les divergences s’accroissent mais l’amitié reste intacte et Konrad (dont le prénom semble prédestiné puisqu’il résonne avec « camarade ») présente à Henrik une jeune femme, Krisztina, qui bientôt épouse ce dernier. Le trio d’amis continue à se voir régulièrement, au château, à la chasse, autour de la musique que partagent Krisztina et Konrad. Le tableau est idyllique jusqu’au jour fatidique du 2 juillet 1899.

Le dîner entre les deux vieillards, orchestré avec soin, lève les voiles du passé et révèle l’âme des personnages. Le lecteur est tenu en haleine jusqu’au bout, découvrant lentement avec la mémoire ressuscitée des deux hommes quarante-et-un ans de blanc, d’exil et de doute.
L’action est limitée et le texte utilise essentiellement l’analepse ainsi que la mise en abyme. Le vieux général mène le dialogue, cherche à sonder le mystère, n’ayant attendu pour mourir que cette revanche ultime.

Au cours de la conversation, d’un monologue fait de questions surtout posées par Henrik, on cerne le drame qui noue les deux hommes, la tentative de meurtre avortée de Konrad pour se débarrasser du mari trompé, son manque soudain de courage au moment où il avait la possibilité de tuer le rival en profitant de la chasse, puis son départ précipité sans laisser de traces. En ce matin de juillet, 1789 et dans les quelques secondes où se joue sa vie, Henrik entrevoit la vérité, cette haine implacable que lui porte son ami d’enfance. Tous les morceaux de puzzles se mettent ensuite en place et il réalise bientôt l’infidélité des deux êtres qu’il croyait le plus proche de lui. Emmuré dans la déception, Henrik décide de ne plus jamais reparler à sa femme et de ne s’ouvrir à personne sur le drame qui se joue.

Chaque personnage choisit de disparaître plutôt que d’affronter la réalité et ses difficultés. Henrik part vivre dans le pavillon de chasse loin du château, Krisztina se replie sur elle-même et finit par mourir huit ans plus tard, seule et désillusionnée, sans avoir jamais reparlé ni à son mari, ni à son amant. Konrad fuit dans les îles ne donnant plus aucun signe de vie.

Le mystère se lève au rythme des plats qui ponctuent le dîner, mais il laisse au lecteur plus d’une interrogation sur les vrais motifs, les raisons surtout d’un tel dénouement. Krisztina avait-elle prémédité ce meurtre avec son amant ? N’était-elle que le jouet impuissant entre deux hommes lâches et incapables d’aller jusqu’au bout de leurs désirs? Avait-elle finalement accepté son destin en décidant de ne pas se rebeller contre le mutisme imposé par Henrik? Henrik espérait-il un premier pas de sa femme avant de lui pardonner ? Voulait-il se préserver de la souffrance en continuant d’ignorer les faits ou bien se venger d’elle en l’ignorant jusque sur son lit de mort? La fuite de Konrad était-elle motivée par la peur, la faiblesse ou bien l’expression d’un ultime courage pour fuir la femme aimée par l’ami d’enfance ?

Krisztina parle peu dans le roman et ne porte qu’un seul jugement sur son amant : « C’était un lâche », paroles prononcées lorsqu’elle réalise que Konrad a fui et paroles que le mari rapporte ensuite à Konrad lors du dîner qui doit régler leurs comptes. Krisztina n’apparaît dans le roman qu’à travers la voix des deux hommes qui l’ont aimée, par le blanc sur un mur dont son portrait a été décroché, et ne s’épanche durant sa vie que dans un petit carnet, journal intime remis par son mari au début de leur mariage. Henrik le retrouve après sa mort et se propose de le lire à Konrad pour savoir enfin la vérité sur les sentiments et les actes de sa femme. Pris de doutes, de remords ou bien terrifié peut-être par ce qu’il va découvrir, il décide au dernier moment de le jeter dans le feu et « au milieu du brasier, il ne reste plus qu’un amas de cendres, luisant comme un morceau de moire foncée. »

Jusqu’au bout le lecteur est tenu en haleine, fasciné par le duel acharné entre les deux hommes. L’action est limitée au souvenir ; elle se déroule avec lenteur au gré du drame psychologique qui se joue, mais sous le calme apparent de l’intrigue rougeoie la violence d’un passé encore brûlant.

« Les braises », roman publié en 1942, ne perd rien de son incandescence avec le temps.

ImageDie Wand, traduit par Le mur invisible en français, est le titre du roman de Marlen Haushofer, née en Haute Autriche et morte en 1970 à l’âge de cinquante ans à Vienne. Deux mots, laconiques qui rappellent ceux des romans de Kafka.

Une femme, sans nom, commence la rédaction de son journal, ce qu’elle appelle de façon plus clinique et moins personnelle son « rapport » (Bericht). La date bien que précisée reste vague, noyée dans un temps informe. Les raisons de l’écriture sont données d’emblée. Elle n’écrit pas par désir ou plaisir mais par nécessité, pour ne pas sombrer dans la folie.

Deux ans et demi plus tôt, un couple d’amis plus âgés l’invite à passer quelques jours dans un chalet de montagne, en Haute Autriche. La nature est souriante et les paysages bucoliques promettent un peu de repos au grand air. A peine arrivée le couple part à pied au village, laissant derrière eux leur chien, Luchs. La soirée se passe, puis la nuit et le couple ne rentre pas. La femme et le chien suivent les traces du couple et s’acheminent vers le village. Bientôt ils se heurtent tous deux à une surface transparente, un mur, froid et dur qui empêche toute avancée.

Perplexes, effrayés, ils rebroussent chemin vers le chalet. Les heures passent, puis les jours et rien ne bouge ; le mur reste là, empêchant toute échappée, les gardant prisonniers d’un morceau de montagne, d’un bout de nature.

Stupéfaction, accablement et angoisse oscillent avec l’espoir de se réveiller à tout moment de ce cauchemar, celui d’être sauvée. Mais les jours filent et tout paraît pétrifié derrière le mur, hommes et animaux aperçus plus loin, ressemblent à des poupées de cire, figées à jamais dans l’espace et le temps. Le paysage est le même, la végétation intacte mais toute vie semble s’être retirée au-delà du mur, de cette chose invisible et palpable.

Arpentant son nouveau territoire, la femme tombe nez à nez avec une vache perdue et la ramène au chalet. Un veau, dans ses limbes, naîtra quelques mois plus tard. Une chatte également rescapée rejoint le groupe de survivants. Elle aura une couvée de chatons, puis deux, puis trois.

La vie derrière le mur s’organise. Car il faut pourvoir à la survie de tous. Les animaux deviennent les confidents, une raison d’être, ceux qui empêchent de se laisser aller et pour qui la femme se doit de continuer à vivre. De nouvelles responsabilités ponctuent chaque journée : traire Bella (la vache), chasser le gibier qui peuple cette partie de nature, semer la terre de quelques pommes de terre et haricots laissés en provision pour l’hiver, faire fructifier la récolte, cueillir les baies, pêcher dans la rivière attenante – prévoir enfin pour chaque lendemain et pour la subsistance de chacun. Les saisons passent et la vie ressemble par certains côtés encore étrangement à celle d’auparavant ; elle est faite de naissance, de mort, de travail intense, d’espoir, de peine et de quelques joies.

Sorte de Robinson Crusoé féminin, la femme a peu de temps pour s’apitoyer sur son sort. L’effort précède la pensée et la survie est ce qui dicte le quotidien. Cependant la mort tragique du veau et surtout du chien, ce compagnon devenu si proche, la pousse à prendre la plume. Tous deux sont tués à coups de haches par un homme en folie, autre prisonnier des montagnes probablement, devenu au fil des ans aussi sauvage que le lieu et qui surgit soudain de nulle part. La femme raconte, elle écrit son « rapport » sur de vieux calendriers, sur tous les restes de papier épars, pour continuer le dialogue, ne pas perdre la raison, pour fixer notamment un temps qui s’échappe inexorablement, et cultive peut-être ainsi l’espoir vain et à demi conscient d’un possible lecteur.

Le film du même nom, réalisé par Julian Roman Pölsler en 2012, reprend avec fidélité la trame du livre de Hausfoher. Pendant près de deux heures le spectateur vit au rythme d’un personnage central, la femme, jouée par la remarquable Martina Gedeck, connue notamment pour Das Leben der Anderen (La vie des autres). Les animaux dont l’importance va grandissante ainsi que la nature toujours omniprésente constituent le reste de la distribution. Suspense et atmosphère fantastique maintiennent l’attention du spectateur, fasciné par l’étrangeté de l’histoire et la beauté sauvage des montagnes autrichiennes.

Extraordinaire, Gedeck incarne à merveille toutes les phases de son personnage, sa transformation, morale et physique. On la sent à la fois fragile et robuste, forte et faible, résignée et courageuse. Du silence monte la voix off de la femme qui écrit, accompagnée du bruit fait par le crayon sur le papier, puis de celui de ses pas craquants sur le plancher en bois lorsque fiévreuse elle se remémore son passé et essaie de donner un sens à l’insensée. L’utilisation de la musique est rare dans le film et les partitas de Bach sont réservées aux rares moments d’harmonie de la femme avec son environnement, à cette paix intérieure enfin atteinte lorsqu’elle arrive à fondre avec la nature. En revanche, près du mur, toujours là mais de moins en moins présent au fil de l’histoire, tous les sons s’arrêtent. Seul un léger sifflement électronique souligne l’absence de bruit ; il renforce l’idée de claustrophobie et d’inhumanité.

Les questions évoquées dans le roman sont nombreuses, elles déstabilisent. Doit-on y lire/voir le symbole d’un refuge ou une sorte de paradis de retour aux sources ou bien plutôt celui d’un enfermement dans la folie, dans l’enfer et l’apocalypse? Métaphore d’une femme à jamais coupée du monde et enfermée en elle-même ? Tentative de définition de la condition humaine ? Ultime leçon de courage ? Hymne à la vie ? Toute interprétation est permise et l’émotion ressentie par l’œuvre est intense.

On voit le film comme on lit le livre, avec lenteur et cependant complètement absorbés. La monotonie des tâches quotidiennes, le jour qui chasse la nuit, les pensées qui tournent en boucle, les saisons qui se répètent, rythment l’histoire, lui donne sa mesure et permettent au lecteur-spectateur d’entrer dans un temps hors du temps, une méditation profonde sur la vie.

Il est des films qui sont à la hauteur des livres qu’ils abordent, c’est le cas pour Die Wand, un livre et un film que je sais déjà vouloir revoir et relire.

Image« Cet élan de moi vers elle, hésitant et inabouti » résume en quelques mots la quête sensible et l’hommage pudique que rend Delphine de Vigan dans Rien ne s’oppose à la nuit, à sa mère, Lucile, qui à 61 ans fait le choix de « mourir vivante » en mettant fin à ses jours.

La mère – la mort, un seul thème et la clef de voûte d’un roman familial, lourd de secrets et de non-dits. Au fil du texte, le lecteur mène l’enquête et reconstruit la vie de Lucile, enfant, jeune fille, femme puis grand-mère. Il participe aussi fasciné à l’élaboration du livre. Car l’écriture est personnage à part entière, on assiste aux interrogations de l’auteur, à ses balbutiements, puis à ses choix finalement. Qui dit faire resurgir le passé, donner matière à qui n’est plus, à ce qui n’a jamais été vécu, dit création et fiction. Il s’agit donc bien d’un roman largement autobiographique ou plutôt d’une autofiction avec pour toile de fond la mère, tragiquement disparue. La vérité sera celle de l’auteur ou encore du lecteur qui en lisant le roman se forgera sa propre histoire. Les faits sont loin, liés à des dates, des événements mais soumis à l’arbitraire de la mémoire et du temps.

La mère – la mort, bien d’autres en littérature se sont frottés à l’exercice. On pense à l’émotion post mortem cliniquement observée au quotidien dans Journal d’un deuil de Barthes, à l’hymne à l’amour et à l’enfance perdue dans Le livre de ma mère d’Albert Cohen ou encore à la recherche par-delà le parent, de la personne dans son entier, complexe et insaisissable, dans La femme d’Annie Ernaux.
Le drame est le même, l’expérience cependant toujours unique. L’écrivain offre alors au défunt « un cercueil de papier » pour reprendre les mots de De Vigan et ceux aussi magnifiques de Philippe Forest dans L’enfant Eternel. Donner à lire à jamais, faire vivre l’absence, dire au revoir par les mots et en entourer ceux que nous aimons et qui ne sont plus.

«Ecrire sur ma mère, autour d’elle, à partir d’elle », autant de prépositions que de tentatives pour cerner un personnage énigmatique, saisissant de beauté, troublant dans ces dérives psychologiques. Lucile, c’est d’abord cette splendide couverture qu’on a du mal à quitter des yeux, un profil de femme vêtue de noir, le regard perdu au loin, nonchalante, une cigarette à la main. On distingue à peine le reste de la tablée familiale, le patriarche au fond, pris sur le vif et dont le doigt énergiquement tendu vers le haut ponctue la conversation. La photo s’impose au lecteur avant même qu’il ouvre le livre. Elle symbolise bien aussi la vie de Lucile, qui très jeune sert de modèle pour des magazines de mode. L’image crée d’emblée un sentiment d’ambiguïté, car elle joue sur les concepts de présence et d’absence, de révélation et de secret. Lucile a disparu dans le temps et l’espace, sa photo perdure et nous invite à l’admirer, à vouloir percer son secret.

Le regard enfin se décline dans tous ceux que l’auteur porte sur les siens, parfois bienveillants, parfois surpris ; aucun cependant ne porte de jugement.

Le mythe familial commence avec Georges, le grand-père. Il est autoritaire, fantasque ; sa femme, Liane, est chaleureuse et originale. Les maternités s’enchaînent, la famille grandit et connaît son lot de joie et de désespoir. Deux enfants meurent par accident, un autre se suicide, le dernier né souffre de trisomie –  autant de drames qui écartèlent la fratrie et déstabilisent à jamais les moins forts. Neuf enfants, plusieurs petits-enfants, une « belle famille », une famille comme les autres en apparence, dans laquelle les secrets sont bien gardés. Ils ne s’échappent que dans les moments de crise, sous la plume de Lucile par exemple où l’inceste est évoquée, ou encore dans l’enregistrement sonore de Georges retraçant sa vie. Au fil des pages on fait allusion à des abus sexuels répétés, à un engagement pour le moins douteux pendant la deuxième guerre mondiale, à la maladie et plus précisément à la folie qui se transmet de génération en génération. Et pourtant, le mutisme familial reste entier.

Sous des aspects de réussite sociale et de splendeur, l’édifice se lézarde. De la clarté visible en surface émane une profondeur noire, comme cette « lumière secrète venue du noir » dont parle Pierre Soulages pour qualifier ses toiles. Ce noir que rappelle aussi le titre du livre, extrait d’une chanson d’Alain Bashung « Ozez Joséphine ». Rien ne s’oppose à la nuit, rien ne met fin à la nuit ou rien ne lui résiste – les ténèbres continuent.

Le livre se termine cependant sur une note d’optimisme, celle d’une quête aboutie et de retrouvailles longuement souhaitées. Il commence par la phrase laconique, aux accents surréalistes : « Ma mère était bleue » et s’achève sur « Aujourd’hui, je suis capable d’admirer son courage » –  le courage de celle qui toute sa vie a su lutter contre ses démons, de celle qui comme Baudelaire avait la nostalgie d’un pays qu’elle ignorait.

Sans aucun doute le meilleur livre de De Vigan paru à ce jour, splendide.

Il est assez rare de nos jours d’entrer dans une salle de cinéma comble, et encore plus de lire le générique de fin sous les applaudissements de l’audience. Ce fut le cas cependant pour le dernier film du réalisateur français Michel Hazanavicius – oui, son nom est difficile à prononcer et se lit en cinq mouvements; il faut prendre son temps.

The Artist, est un hommage au cinéma muet et montre les affres d’un acteur à succès, George Valentin alias Jean Dujardin, se voyant reléguer au vestiaire par l’arrivée du cinéma parlant. Une charmante rencontre, Peppy Miller, actrice en herbe, (interprétée par Bérénice Bejo) joue la carte de la modernité, et ravit rapidement la tête d’affiche tout en devenant secrètement l’ange gardien de Valentin dont elle s’est éprise. Accablé par son déclin, Valentin se refugie dans l’alcool et ne trouve plus secours et réconfort qu’auprès de son chien, fidèle terrier auquel il ne manque que….la parole. L’amour de la belle Peppy sauvera le malheureux artiste de sa dépression et c’est aux sons des claquettes que s’achève le film ou plutôt celui que les deux tournent ensemble.

Dujardin est parfait dans son image de beau ténébreux, et la ressemblance à Clark Gable est confondante. Quant à Bejo elle pétille d’entrain durant tout le film.

On notera quelques beaux passages. Par exemple quand les deux acteurs répètent une scène où il doit incarner un personnage autoritaire et où il succombe à chaque séquence de tournage au charme de la jeune fille. Une autre où c’est elle cette fois qui se glisse en catimini dans sa loge et passe voluptueusement les mains dans sa veste imaginant qu’il l’enlace.

L’intrigue est légère, le propos intéressant et l’hommage vibrant. Un film en noir et blanc, muet, aurait par ailleurs pu rebuter un public habitué aux effets spéciaux et à l’action trépidante. Au lieu de cela, il surprend et rafraîchit. Les clins d’œil ludiques, dans la tradition du cinéma muet, sont plein d’humour et volontiers autocritiques.

Le film précédent d’Hazanavicisus, OSS 117, était une parodie de films d’espionnage. Loufoque il m’avait laissé perplexe ; celui-ci m’a séduite. Je me demande maintenant à quel hommage le réalisateur paiera tribut la prochaine fois.

Mais pour l’heure, qu’on se le dise, The Artistest un divertissement aussi esthétique qu’intelligent.

Fait de mots étouffés il déborde d’images
où seuls les souvenirs sont présents
mat sous ses voiles, il est l’océan ou nage
un reste d’espoir, grandi par le temps.
*
Vaste et puissant, il étourdit le quotidien
souvent calme mais si peu souvent serein,
sa substance ? De cristal ou de glace;
Précieux, fragile mais toujours une menace
*
Enseveli, il n’en vit pas moins, palpite
de joies vaines – promesse avide
toujours là, si proche de la brisure
ce silence, ma torture.
Il était poète, romancier, traducteur. Il se voulait plus accessible que Montale. Pavese le fut.
Ses poèmes sont limpides, dans une langue simple et belle ; le rythme toujours monotone épouse la mélancolie des recueils, qu’il s’agisse de Lavorare Stanca (Travailler fatigue) ou de Verrà la morte e avrà i tuoi occhi (La mort viendra et elle aura tes yeux).
Lavorare ou Vivere stanca?…

Ces derniers vers posthumes font sa célébrité, alors que Calvino disait de son œuvre « una vocce isolata della poesia contemporanea ».

«Verrà la morte e avrà i tuoi occhi
questa morte che ci accompagna
dal mattino alla sera, insonne,
sorda, come un vecchio rimorso
o un vizio assurdo. I tuoi occhi
saranno una vana parola,
un grido taciuto, un silenzio.
Cosí li vedi ogni mattina
quando su te sola ti pieghi
nello specchio. O cara speranza,
quel giorno sapremo anche noi
che sei la vita e sei il nulla.

Per tutti la morte ha uno sguardo.
Verrà la morte e avrà i tuoi occhi.
Sarà come smettere un vizio,
come vedere nello specchio
riemergere un viso morto,
come ascoltare un labbro chiuso.
Scenderemo nel gorgo muti».
22 marzo 1950

«La mort viendra et elle aura tes yeux –
cette mort qui est notre compagne
du matin jusqu’au soir, sans sommeil,
sourde, comme un vieux remords
ou un vice absurde. Tes yeux
seront une vaine parole,
un cri réprimé, un silence.
Ainsi les vois-tu le matin
quand sur toi seule tu te penches
au miroir. O chère espérance,
ce jour-là nous saurons nous aussi
que tu es la vie et que tu es le néant.

La mort a pour tous un regard.
La mort viendra et elle aura tes yeux.
Ce sera comme cesser un vice,
comme voir resurgir
au miroir un visage défunt,
comme écouter des lèvres closes.
Nous descendrons dans le gouffre muets».

Cesare Pavese (1908-1950)