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Image« Cet élan de moi vers elle, hésitant et inabouti » résume en quelques mots la quête sensible et l’hommage pudique que rend Delphine de Vigan dans Rien ne s’oppose à la nuit, à sa mère, Lucile, qui à 61 ans fait le choix de « mourir vivante » en mettant fin à ses jours.

La mère – la mort, un seul thème et la clef de voûte d’un roman familial, lourd de secrets et de non-dits. Au fil du texte, le lecteur mène l’enquête et reconstruit la vie de Lucile, enfant, jeune fille, femme puis grand-mère. Il participe aussi fasciné à l’élaboration du livre. Car l’écriture est personnage à part entière, on assiste aux interrogations de l’auteur, à ses balbutiements, puis à ses choix finalement. Qui dit faire resurgir le passé, donner matière à qui n’est plus, à ce qui n’a jamais été vécu, dit création et fiction. Il s’agit donc bien d’un roman largement autobiographique ou plutôt d’une autofiction avec pour toile de fond la mère, tragiquement disparue. La vérité sera celle de l’auteur ou encore du lecteur qui en lisant le roman se forgera sa propre histoire. Les faits sont loin, liés à des dates, des événements mais soumis à l’arbitraire de la mémoire et du temps.

La mère – la mort, bien d’autres en littérature se sont frottés à l’exercice. On pense à l’émotion post mortem cliniquement observée au quotidien dans Journal d’un deuil de Barthes, à l’hymne à l’amour et à l’enfance perdue dans Le livre de ma mère d’Albert Cohen ou encore à la recherche par-delà le parent, de la personne dans son entier, complexe et insaisissable, dans La femme d’Annie Ernaux.
Le drame est le même, l’expérience cependant toujours unique. L’écrivain offre alors au défunt « un cercueil de papier » pour reprendre les mots de De Vigan et ceux aussi magnifiques de Philippe Forest dans L’enfant Eternel. Donner à lire à jamais, faire vivre l’absence, dire au revoir par les mots et en entourer ceux que nous aimons et qui ne sont plus.

«Ecrire sur ma mère, autour d’elle, à partir d’elle », autant de prépositions que de tentatives pour cerner un personnage énigmatique, saisissant de beauté, troublant dans ces dérives psychologiques. Lucile, c’est d’abord cette splendide couverture qu’on a du mal à quitter des yeux, un profil de femme vêtue de noir, le regard perdu au loin, nonchalante, une cigarette à la main. On distingue à peine le reste de la tablée familiale, le patriarche au fond, pris sur le vif et dont le doigt énergiquement tendu vers le haut ponctue la conversation. La photo s’impose au lecteur avant même qu’il ouvre le livre. Elle symbolise bien aussi la vie de Lucile, qui très jeune sert de modèle pour des magazines de mode. L’image crée d’emblée un sentiment d’ambiguïté, car elle joue sur les concepts de présence et d’absence, de révélation et de secret. Lucile a disparu dans le temps et l’espace, sa photo perdure et nous invite à l’admirer, à vouloir percer son secret.

Le regard enfin se décline dans tous ceux que l’auteur porte sur les siens, parfois bienveillants, parfois surpris ; aucun cependant ne porte de jugement.

Le mythe familial commence avec Georges, le grand-père. Il est autoritaire, fantasque ; sa femme, Liane, est chaleureuse et originale. Les maternités s’enchaînent, la famille grandit et connaît son lot de joie et de désespoir. Deux enfants meurent par accident, un autre se suicide, le dernier né souffre de trisomie –  autant de drames qui écartèlent la fratrie et déstabilisent à jamais les moins forts. Neuf enfants, plusieurs petits-enfants, une « belle famille », une famille comme les autres en apparence, dans laquelle les secrets sont bien gardés. Ils ne s’échappent que dans les moments de crise, sous la plume de Lucile par exemple où l’inceste est évoquée, ou encore dans l’enregistrement sonore de Georges retraçant sa vie. Au fil des pages on fait allusion à des abus sexuels répétés, à un engagement pour le moins douteux pendant la deuxième guerre mondiale, à la maladie et plus précisément à la folie qui se transmet de génération en génération. Et pourtant, le mutisme familial reste entier.

Sous des aspects de réussite sociale et de splendeur, l’édifice se lézarde. De la clarté visible en surface émane une profondeur noire, comme cette « lumière secrète venue du noir » dont parle Pierre Soulages pour qualifier ses toiles. Ce noir que rappelle aussi le titre du livre, extrait d’une chanson d’Alain Bashung « Ozez Joséphine ». Rien ne s’oppose à la nuit, rien ne met fin à la nuit ou rien ne lui résiste – les ténèbres continuent.

Le livre se termine cependant sur une note d’optimisme, celle d’une quête aboutie et de retrouvailles longuement souhaitées. Il commence par la phrase laconique, aux accents surréalistes : « Ma mère était bleue » et s’achève sur « Aujourd’hui, je suis capable d’admirer son courage » –  le courage de celle qui toute sa vie a su lutter contre ses démons, de celle qui comme Baudelaire avait la nostalgie d’un pays qu’elle ignorait.

Sans aucun doute le meilleur livre de De Vigan paru à ce jour, splendide.

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« Fils unique, j’ai longtemps eu un frère ». C’est sur cette phrase laconique et ambiguë que s’ouvre le roman de Philippe Grimbert, Un secret. La première phrase, énigmatique, donne le ton du livre à venir. Il s’agit donc d’un narrateur qui dans son enfance s’imagine un double, compagnon de jeu meilleur et plus fort. L’histoire de la famille semble sans ombre jusqu’au jour où une révélation va éclairer le passé des parents, divulguer des secrets murés dans le silence familial, et par la même ceux d’une époque bouleversée par la guerre.
Le narrateur/auteur puisqu’il avoue porter le nom de Grimbert n’apparaît que sous la forme du « je ». Il se replonge dans ses souvenirs et dans cette « fable » de l’enfance où il s’imaginait un frère, invisible mais doué de toutes les qualités et aptitudes physiques qui lui faisaient à lui si cruellement défaut. Si le double est un héro aux forces décuplées, le narrateur est un enfant ultrasensible, solitaire, faible et mélancolique « Je pleurais sitôt ma lampe éteinte, j’ignorais à qui s’adressaient ces larmes qui traversaient mon oreiller et se perdaient dans la nuit ». On pense ici au jeune Marcel dans La Recherche, profondément émotif et sujet dans toute son enfance aux traumatismes du coucher. Tous deux partagent aussi une constitution physique frêle, presque maladive, ont quasiment le même âge quand s’ouvre le roman, soit une dizaine d’années et éprouvent un amour possessif et excessif pour leur mère.

C’est tout d’abord dans le nom que prend racine le secret de la famille, celui d’une judéité refoulée. Ainsi par la bouche du narrateur confronté aux questions de ses camarades et de son entourage, on apprend que deux lettres ont effacé du nom de famille les traces de l’origine juive de la famille transformant Grinberg en Grimbert « Grinberg sera lavé de ce « n » et de ce « g », ces deux lettres porteuses de mort ». Le baptême aussi est là pour radier une appartenance dangereuse, voire perçue comme honteuse « (mon baptême) un rempart entre la colère du ciel et moi. Si par malheur la foudre devait de nouveau se déchaîner, mon inscription sur les registres de la sacristie me protégerait ».
D’autres Juifs feront ainsi un choix similaire pour échapper à la répression et rester en vie alors que les déportations lors de la seconde guerre mondiale sévissent. L’auteur maintenant reconnu Irène Némirovsky persécutée par le gouvernement de Vichy se convertit avec sa famille au catholicisme – ce qui hélas ne l’empêchera pas d’être arrêtée et déportée le 13 juillet 1942 à Auschwitz où elle meurt un mois plus tard.

Les grands-parents paternels et maternels du narrateur sont tous des émigrés, du côté paternel Joseph et Caroline viennent de Roumanie et du côté maternel André et Martha de Lituanie. Les uns tiennent un commerce que reprendra ensuite le père du narrateur, Maxime, tandis que Martha, couturière, assure seule l’éducation de sa fille Tania et mère du narrateur. André, violoniste désabusé les quitte alors que Tania est encore enfant. La famille du narrateur se compose encore d’un oncle et d’une tante, frère et sœur de Maxime, et de Louise enfin, amie et confidente de toujours. Louise exerce la profession de kinésithérapeute/masseuse et joue volontiers le rôle d’infirmière aussi auprès du jeune narrateur avec lequel elle partage mélancolie et solitude.

Tous les deux beaux, forts et athlétiques, Maxime et Tania semblent faits pour s’entendre et s’aimer. Ainsi le narrateur s’imagine l’idylle de ses parents comme la suite logique d’une attirance réciproque. Tout le second chapitre du livre développe cette première histoire, celle que s’est créée l’enfant au cours du temps et qui sera ensuite balayée après les révélations faites par Louise lorsque le narrateur atteint l’âge de quinze ans. L’attirance des parents, certes immédiate et partagée, remonte en réalité au premier mariage de Maxime. Le jour de ses noces avec Hannah, Maxime est présenté à la belle-sœur de sa femme et en tombe de suite amoureux « Tania est la plus belle femme que Maxime ait jamais vue (…) sa poitrine se déchire (…) l’éclat de cette femme lui brise le cœur » imagine alors le narrateur dans cette seconde histoire réinventée des débuts. Tania, mariée à Robert, le frère de Hannah n’est aussi pas insensible à ce nouveau beau-frère qui « soutient son regard une seconde de trop » mais elle cherche néanmoins à l’éviter après son mariage, mal à l’aise devant le désir qui les pousse l’un vers l’autre. De son mariage Maxime a un fils : Simon, beau, fort et sportif comme lui et dont il est fier. Les années passent, Hannah réalise avec effroi l’attirance de son mari pour Tania « Elle connaît suffisamment son mari pour y lire un désir fou, une fascination qu’il ne songe même pas à dissimuler. Jamais il ne l’a regardée ainsi ». Puis la guerre arrive, stigmatisant de plus en plus les Juifs ; les rafles commencent à sévir et alors que Simon a huit ans la famille décide de se réfugier en zone libre. Maxime et Georges, mari de sa sœur Esther, partent en reconnaissance et arrivent sans encombre à Saint Gaultier, petit village situé en zone libre, où doit bientôt les rejoindre le reste de la famille. Une lettre de Maxime à Hannah lui contant l’arrivée de Tania (dont le mari est parti pour la guerre) la bouleverse et déclenche le drame à venir. Alors qu’Hannah, Simon, Louise et Esther s’apprêtent à franchir la ligne, la police les arrête et contrôle leur identité; Hannah en proie à une jalousie dépressive est prise de folie et montre ses vrais papiers, révélant son identité juive. « Hannah la timide, la mère parfaite, s’est transformée en héroïne tragique, la fragile jeune femme est soudain devenue une Médée, sacrifiant son enfant et sa propre vie sur l’autel de son amour blessé ». Simon et Hannah sont alors déportés et mourront dans les camps.

Note : Selon la légende, Médée, fille du roi de Colchique sur les bords de la mer Noire, joue un rôle crucial dans le cycle des Argonautes. Elle est le type même de la femme fatale, conduite au pire par sa passion pour Jason. Elle l’aide tout d’abord dans la conquête de la Toison d’or et n’hésite pas pour ce faire à tuer son jeune frère en le dépeçant et le faisant jeter à la mer pour que son père arrête sa course et lui rende les hommages dus au mort. En échange de son aide, Jason promet à Médée le mariage, mais après dix ans ensemble il la répudie pour se fiancer à Glauke, la fille de Créon. Folle de rage et de jalousie, Médée tue sa rivale en lui offrant une parure de mariage qui la brûle elle et son père, puis enfin et surtout elle tue par vengeance les deux fils qu’elle a eus avec Jason.
Le personnage de Médée a inspiré de nombreux auteurs ; on pense à Ovide, Sénèque, Euripide mais aussi bien plus tard Corneille, Franz Grillparzer ou encore Anouilh. Elle reste la figure emblématique de la femme abandonnée et de l’héroïne passionnée, être violent et entier, prête à toutes les fureurs meurtrières pour venger son amour bafoué.

La tragédie consumée, Tania et Maxime inéluctablement se retrouvent. Ils se marient puis donnent naissance au narrateur, portrait très éloigné de Simon et d’eux-mêmes puisque dès le début « C’est un enfant fragile qu’il faut arracher à la mort ».
Bouleversé par les révélations de Louise le narrateur refait le chemin de la rencontre de ses parents (chapitre trois et quatre) et comprend que ce double imaginaire de son enfance n’était autre que son frère, Simon, mort quelques années plus tôt et dont il avait un jour retrouvé la peluche au grenier – petit chien en peluche oublié dans le café d’où sa mère et lui seront emmenés. Simon, tel un fantôme, hante l’enfance du narrateur; il s’agit d’un corps à corps funeste dont seul le narrateur pourra sortir vivant (Il tue en quelque sorte le frère pour pouvoir exister). Une fois adulte, le narrateur apprendra le sort final de ces morts : Hannah et Simon gazés à Auschwitz juste après leur arrivée, Robert mort dans un stalag du typhus, les grands-parents tous décimés dans les camps. Dans son histoire personnelle forte et douloureuse le narrateur découvre sa vocation, la philosophie et la psychanalyse « Délivré du fardeau qui pesait sur mes épaules j’en avais fait une force, j’en ferais de même avec ceux qui viendraient à moi ». C’est lui qui bien plus tard libère son père de son secret lui révélant les détails sur la fin de sa première femme et de son fils. Celui-ci ne supportera cependant pas le poids de la culpabilité et la décrépitude de sa femme handicapée après une attaque cérébrale et se suicidera avec elle en se jetant du balcon du salon « pour un ultime plongeon ».

L’épilogue qui suit les cinq chapitres du livre éclaire les motifs et objectifs du narrateur qui l’ont poussé à la rédaction du roman. Alors que le narrateur visite avec sa fille adolescente le parc du château près de chez lui, il découvre un cimetière de chiens, animaux ayant appartenu au propriétaire du château, respectueusement et affectueusement enterrés dans le parc, immortalisés par une inscription et une date. Ironie et paradoxe suprêmes, ce même propriétaire, le comte de Chambrun, était aussi le mari de la fille de Laval, antisémite notoire et responsable de la déportation puis de la mort de milliers de Juifs. Le comte d’ailleurs n’était pas seulement le beau-fils de Laval mais aussi un avocat célèbre et son plus fervent défenseur.
C’est lors de cette visite que germe pour le narrateur/auteur l’idée du livre et la volonté de rendre à son frère ce que l’histoire lui a refusé « Devant ce cimetière, entretenu avec amour par la fille de celui qui avait offert à Simon un aller simple vers le bout du monde, l’idée de ce livre m’est venue (…) ce livre serait sa tombe ».

Le titre intrigue par ses consonances étrangères, Syngué Sabour, deux mots suivis bientôt par une expression qui bien qu’écrite en français n’en reste pas moins hermétique, pierre de patience. Roman couronné en 2008 par le Goncourt, Syngué Sabour nous révèle un auteur encore assez peu connu du grand public, Atiq Rahimi. Originaire de Kaboul en Afghanistan, Rahimi vit et travaille à Paris. L’Afghanistan natal nourrit son œuvre (trois romans au total) où il montre les violences de la guerre et le traumatisme d’une société opprimée. Spécialiste du cinéma et des techniques audiovisuelles il adapte l’un de ses romans Terre et Cendres au cinéma. Le film reçoit un prix au festival de Cannes en 2004.

Après avoir rédigé ses deux premiers romans en persan, Rahimi, fait le choix du français pour Syngué Sabour – langue d’adoption qu’il maîtrise depuis son plus jeune âge.
Syngué Sabour, c’est en persan une pierre magique, pierre de patience, qui recueille tous les maux des hommes qui se confient à elle. La légende veut que lorsqu’elle éclate, elle libère avec elle les hommes de leur détresse.
Ici, c’est un homme, blessé par une balle perdue. Allongé, et totalement absent au monde, il n’est plus qu’un souffle rauque. Sa femme veille à sa survie ; elle le soigne, lui parle sans savoir s’il l’écoute et la comprend. La guerre civile sévit à l’extérieur. Tueries, pillages sont la toile de fond de ce drame intime qui se joue à huit clos. Au fur et à mesure des heures et des jours (scandés par les souffles de l’homme et les quatre-vingt-dix-neuf noms de dieu) la femme parle, laisse échapper toutes les paroles retenues si longtemps, révèle ses secrets les plus intimes. Elle dénonce l’oppression du couple, de la religion et de la société avant que la pierre de patience n’explose à la fin du roman.

Le livre est dédicacé à la poétesse afghane Nadia Anjuman battue à mort par son mari (simples initiales de N. A. dans le roman).
Puis une citation du poète Antonin Artaud (1896-1948) fait figure de préface et annonce le roman à venir « Du corps par le corps avec le corps depuis le corps et jusqu’au corps » – citation tirée du recueil Interjections.

Note : Artaud fait de nombreux séjours en asile psychiatrique et son œuvre d’abord proche du mouvement surréaliste, devient au fur et à mesure de plus en plus hermétique. Ses textes sont fulgurants, ils consument et brûlent par leur violence.
Le corps et son rapport avec le langage sont à la base de l’œuvre d’Artaud qui réfléchit sur le statut du corps et de l’identité. Pour Artaud, le corps est l’instrument par lequel toutes les facettes de la vie se révèlent. La souffrance inhérente à l’existence se manifeste dans le corps et par le corps (notion de corps transfiguré : se réapproprier son corps dans un combat acharné contre dieu – exige d’en finir avec le corps anatomique et sexué – corps dissocié, déchiré). Son œuvre influence de nombreux penseurs dans tous les domaines : philosophie, psychanalyse, peinture, littérature etc. (cf. Beckett, Francis Bacon, Deleuze…)

Enfin sur la page d’introduction et à l’instar d’une pièce de théâtre qui localise la prochaine scène, Rahimi précise « Quelque part en Afghanistan ou ailleurs »
L’histoire se situe en Afghanistan, dans un pays en guerre, mais l’auteur tient à préciser qu’elle pourrait se situer n’importe où ailleurs.

Le style de Rahimi est sobre. Le vocabulaire employé est simple, parfois basique. Son écriture parait dépouillée, parfois sèche, Le laconisme de certaines phrases et les répétitions voulues « La chambre est vide. Vide de tout ornement» font penser à une prière incantatoire. Les phrases courtes et simples cherchent à se graver dans la mémoire.
Il n’y a pas de parties dans le roman, seulement des paragraphes d’une longueur qui varie selon les scènes abordées. L’usage de la ponctuation est propre à l’auteur. Les phrases se réduisent parfois à un simple adjectif « vert » à un adverbe « Lentement » ou un complément circonstanciel « Ou dans le couloir ».
Le langage est parfois choquant « mais aussi souvent poétique (dans les images « Les rayons du soleil, passant à travers les trous du ciel jaune et bleu du rideau, caressent le dos de la femme, ainsi que ses épaules qui oscillent toujours régulièrement, à la même cadence que le passage des grains du chapelet entre ses doigts » ou le rythme du langage :
« Le soleil se couche.
Les armes se réveillent
Ce soir encore on détruit
Ce soir encore on tue
Le matin.
Il pleut.
Il pleut sur la ville et ses ruines.
Il pleut sur les corps et leurs plaies»)
Il n’y a pas de dialogues mais des morceaux de monologues insérés dans le texte. Un narrateur inconnu nous convie à regarder ce qui se déroule dans cette chambre, à entendre ce que la femme dit. Omniscient il nous fait aussi découvrir les pensées de cette femme. « Perdue. Elle grommelle : je n’en peux plus ». Le lecteur/spectateur se positionne donc derrière la caméra ou devant la scène et assiste littéralement à l’acte qui se joue devant lui.
Lorsque la femme sort de la chambre pour rejoindre les petites filles ou pour aller dans la ville, le lecteur reste à l’intérieur, il ne sort pas de cette pièce mais reste prisonnier comme l’homme (Cf. technique théâtrale, épouse parfaitement le sentiment de huit clos).

Tout porte donc à croire que ce roman est écrit pour être joué au théâtre ou bien mis en film. Rappelons que Rahimi est aussi un cinéaste pour qui le visuel est primordial (cf. style de Duras).

Deux personnes occupent le devant de la scène : l’homme et la femme. Ils n’ont pas de noms propres. Le portrait de l’homme est brossé en premier, c’est par lui que tout arrive, il dicte ce qui se passera ensuite puisqu’il est alité, malade et sans voix, obligeant son épouse à s’occuper de lui et le servir.

L’homme était « moustachu » sur la photo, il « porte une barbe » au début du roman. Il semble avoir une cinquantaine d’années, ses cheveux sont « poivre et sel ». Son apparence physique est sévère « yeux noirs (…) il ne rit pas (…) il a l’air de quelqu’un qui refrène son rire ». Bien qu’incapable de se mouvoir ou apparemment inoffensif il donne l’image du prédateur endormi « son nez ressemble de plus en plus au bec d’aigle (…) ses yeux encore plus petits sont enfoncés dans leurs orbites (…) Sous sa peau diaphane, ses veines comme des vers essoufflés s’entrelacent avec les os saillants de sa carcasse ». De son portrait se dégage une atmosphère d’angoisse et de peur. Sa présence se résume à cette image et au bruit de sa respiration lancinante « oscillant au rythme de sa respiration », seul bruit dans une « chambre vide » et par ailleurs silencieuse.

La femme quant à elle est belle, jeune « Ses cheveux noirs, très noirs, et longs, couvrent ses épaules ballantes ». On la découvre prostrée au chevet de son mari « La femme est assise. Les jambes pliées et encastrées dans sa poitrine. La tête blottie entre les genoux ». Une main sur la poitrine de l’homme, une autre proche du Coran « A portée de la main, ouvert à la page de garde et déposée sur un oreiller de velours, un livre, le Coran » elle prie « Elle tient un long chapelet noir. Elle l’égrène ». Son apparence bien que posée et soumise laisse entrevoir le drame à venir, elle a « une étrange inquiétude dans le regard ». Sa jeunesse et ses désirs se perçoivent à « ses lèvres charnues ». Elle est présentée comme fatiguée, « La tête de la femme bouge. Lasse. Elle quitte le creux de ses genoux ou plus loin « abattue ». Elle supplie son mari de lui donner un signe de vie qui puisse la motiver « Au nom d’Allah, fais-moi signe pour me dire que tu sens ma main, que tu vis, que tu reviens à moi, à nous ! Juste un signe, un petit signe pour me donner de la force, de la foi ».
La tension monte, et la femme finit par vociférer ses prières, lancer des cris. Le monologue prend de plus en plus d’importance au fil du texte. Elle remonte ainsi ses souvenirs, celui de sa famille, d’elle-même ensuite, enfant maltraitée par un père tyrannique et cruel, jeune fille mariée contre son gré, épouse délaissée par un mari indifférent à ses désirs, et plus intéressé par les armes que les femmes.
Les mots sont violents, volontairement crus et choquants. Ses secrets éclatent, celui de ses enfants conçus avec un autre homme de peur d’être répudiée par un mari stérile, celui de ses désirs sexuels inavoués et inassouvis.
Les deux petites filles (sans nom également) ne jouent qu’un rôle secondaire dans le récit, tout est axé sur le couple : l’homme, la femme. Les fillettes se trouvent d’emblée hors du champ visuel et ne sont perçues que par leurs pleurs « Une petite fille pleure. Elle n’est pas dans cette pièce. Elle peut être dans la chambre d’à côté. Ou dans le couloir (…) Une deuxième petite fille pleure. Elle semble être plus proche que l’autre, derrière la porte, sans doute ».
La rébellion de la femme d’abord verbale devient peu à peu physique, et elle se livre à la prostitution avec un jeune garçon sous les yeux de son mari alité.
Bien qu’elle parte en guerre contre cet époux détesté (elle l’insulte, le déshonore et se masturbe sous ses yeux, lui jette au visage la vérité sur sa paternité) elle semble quelque part encore l’aimer (elle le soigne, le caresse, profite de son immobilité pour l’embrasser – acte proscrit auparavant) et vainement espérer un signe, une tendresse, une acceptation de sa condition de femme « Ses doigts se perdent d’abord dans la barbe drue, y restent un souffle ou deux. Ils resurgissent ensuite pour s’étendre sur les lèvres, caresser le nez, les yeux, le front, et disparaître de nouveau dans l’épaisseur des cheveux crasseux ».
Son long monologue enfin a une vertu thérapeutique, la parole apaisant et réconfortant.

Au même titre que les personnages, la chambre et la ville (extérieure) en contraste jouent un rôle crucial dans le texte. Le roman commence d’ailleurs par la description précise de la chambre qualifiée de « petite », « rectangulaire », « étouffante », « sans ornement ». Elle est avant tout sombre, sans lumière « Troués ça et là, ils (rideaux) laissent pénétrer les rayons du soleil pour finir sur les rayures éteintes du kilim ». Elle n’a pour seules décorations qu’un tapis, « la photo de l’homme » et « un kandjar » (poignard oriental à longue lame tranchante / symbole précurseur du drame final).
La ville quant à elle est perçue comme « violente » sous « l’explosion d’une bombe ». La guerre est toute proche, à la porte de la maison, juste derrière le mur de la chambre « On riposte. Les répliques lacèrent le silence pesant de midi, font vibrer les vitres » (bataille anonyme, comme gratuite – utilisation du « on » collectif/générique).

Patrick Modiano a écrit près de trente-cinq romans, récits, films et livres pour enfants. D’origine juive, il est né à Paris en 1945. Son oeuvre phare Rue des Boutiques Obscures est couronnée par le prix Goncourt en 1978.
Guy Roland, c’est un nom d’emprunt, souffre d’amnésie et court après son identité perdue. Il mène l’enquête, dans une ambiance de mystère et remonte le fil du temps au gré de photographies découvertes ça et là. Il rencontre ainsi une variété impressionnante de personnes qui l’aident à recréer le puzzle de sa vie.
Tous les personnages que l’on croise dans le roman ont comme Guy Roland une identité vacillante, personnages fantomatiques au destin étrange. Il y a par ordre de rencontre :

• Barman Sonachitzé
• Restaurateur Heurteur
• Stioppa de Diagoriew
• Galina dit Gay Orlow
• Waldo Blunt, un pianiste
• Freddie Howard de Luz
• Le chroniqueur gastronomique Claude Howard
• Le gardien domestique
• Hélène Pilgram
• Pedro McEvoy
• Denise Coudreuse
• Oleg de Wrédé
• Le photographe Mansoure
• Alec Scouffic
• Le jockey André Wildmer
• Le moniteur de ski Bob Besson

Guy Roland déambule interminablement, passant de l’un à l’autre, perdu dans un labyrinthe complexe de noms et de lieux.
Le monde de l’errance est un point commun à tous les romans de Modiano et cette déclinaison mélancolique de la quête peut s’expliquer par l’histoire personnelle de l’auteur, celle d’une enfance blessée et abandonnée (parents divorcés, enfants ballottés à droite et à gauche, chez des amis, dans des établissements, puis perte pour l’auteur du frère cadet si proche, mort de leucémie à l’âge de dix ans). Ces blessures semblent inguérissables et nourrissent les thèmes chers à Modiano qui affirme « Mon dessein : me créer un passé et une mémoire avec le passé et la mémoire des autres ».

Le thème de la quête interminable fait écho à la recherche proustienne qui passe par le travail de mémoire ainsi qu’au puzzle perecquien. Les êtres sont désancrés et obsédés par un passé qu’ils tentent de retrouver, laborieusement, morceau par morceau.

Le titre du roman sonne d’ailleurs comme une variante de celui de Perec La boutique obscure. Ce livre, publié quelques années avant en 1973, traite également de la problématique de l’identité juive, d’une époque, celle de l’occupation et de la chasse aux juifs.
Comme Perec Modiano témoigne de la violence de l’histoire par la disparition. Perec en fait même la matière de son livre éponyme La disparition, publié en 1969. Ce roman, véritable tour de force, omet sur plus de trois cent pages la lettre « e » – voyelle la plus communément utilisée dans la langue française. Il est ensuite suivi quelques années plus tard par Les Revenentes où cette fois la même voyelle s’octroie l’exclusivité.

« La motivation, la pulsion à écrire, c’est pour moi toujours à partir d’une disparition, de construire une quête à partir de là » dit Modiano. Son œuvre se donne alors pour but de boucher les trous noirs, remplir les zones d’ombre de la vie. L’accent n’est jamais sur l’avenir, ni même vraiment ce présent qui échappe à la perception mais bien sur le passé. «Vous aviez raison de me dire que, dans la vie, ce n’est pas l’avenir qui compte, c’est le passé», concédera Hutte à Guy Roland dans le roman.

Dora Bruder, roman publié en 1997 en est un autre exemple. Modiano part d’un fait divers lu dans un journal daté de 1941 et relatant la soudaine disparition d’une jeune juive âgée de quinze ans, Dora Bruder. A partir de fragments lentement reconstitués il recrée alors son histoire, celle de sa famille, de son milieu ; il imagine son parcours, ses pensées jusqu’à sa déportation et sa mort.
Serge Klarsfeld, avocat connu pour la publication du Mémorial des enfants juifs de France, avec lequel Modiano entretient une correspondance suivie l’aide dans ses recherches sur Dora Bruder.
Pour l’auteur le devoir de littérature est avant tout un devoir de mémoire. C’est ainsi qu’il écrit en 1978 dans une lettre à Klarsfeld « Ce qui est désespérant, c’est de penser à toute cette masse de souffrance et à toute cette innocence martyrisée sans laisser de trace. Au moins vous avez pu retrouver leurs noms ». Il ne s’agit pas pour Klarsfeld ou Modiano d’un nombre abstrait de six millions de juifs disparus à la fin de 1945 mais d’individus uniques, additionnés les uns aux autres pour enfin arriver au chiffre exorbitant de six millions. L’écriture est là pour redonner à chacun une identité particulière, identité qui sinon sombrerait dans la masse et l’indifférence qui s’y rattache.

Sur l’obsession du passé, et le retour vers la mémoire (aussi bien collective qu’individuelle) le poète René Char disait «Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir».

Enfin, comme Perec, Modiano aime dresser des listes, de noms, d’endroits (Ex. extraits de naissance, annuaires, bottins). Il est aussi fidèle à des dates et certaines déterminent même la structure du roman. Ainsi Rue des Boutiques Obscures est composé de quarante-sept chapitres. Ce chiffre n’est pas un hasard mais la date de naissance de son frère Rudy, mort en bas âge. L’auteur, hanté par le souvenir du frère perdu, avoue d’ailleurs avoir longtemps fait croire qu’il était né en 1947 au lieu de 1945 (voir dédicace du roman « Pour Rudy, pour mon père »).

Le style est très sobre. Les phrases sont courtes, le vocabulaire employé est simple. Les textes ont beaucoup d’oralité, ils donnent une grande place aux dialogues où on peut entendre directement la voix des personnages. On distingue aussi une récurrence dans la figure du labyrinthe, perçue au niveau des personnages, des lieux, des souvenirs.
Le roman est écrit à la première personne « je ». Il s’agit du personnage central, Guy Roland, mais c’est surtout un « je » fantomatique puisqu’il affirme d’emblée « Je ne suis rien ». On constate que dans son oeuvre Modiano fait presque toujours le choix d’une écriture à la première personne, comme s’il avait un besoin de se rapprocher, de s’approprier les choses, par empathie.
Les noms sont étranges et instables. Guy Roland est-il en vérité Freddie Howard de Luz, ou bien Pedro McEvoy ou bien un autre ? Cette instabilité dans l’appellation rappelle de nouveau le traumatisme de l’occupation ou changer de nom pouvait devenir un moyen de survie ; masquer son identité (juive), utiliser un faux nom pour éventuellement sauver sa vie.

La symbolique de la ville est forte dans le roman. L’enquête que mène Guy Roland le fait voyager mais elle se déroule essentiellement à Paris – ville que Modiano connaît la mieux, sa ville natale et la ville dans laquelle il continue à vivre. Les scènes sont souvent décrites la nuit (jeu en permanence sur l’ombre et la lumière – ex. déjà dans le titre « obscures »).
On pourrait aisément retracer une carte géographique en lisant le roman (cf. besoin d’ancrage de l’auteur et des personnages – Véritable labyrinthe citadin où s’écrivent à la fois histoire intime et histoire collective).

Il est enfin intéressant de constater que la photo fonctionne ici encore comme un moteur de l’histoire ou un catalyseur de souvenirs. Annie Ernaux dans Les années utilise pareillement la photographie pour dérouler les souvenirs « (…) les photos – constituant des arrêts sur mémoire en même temps que des rapports sur l’évolution de son existence, ce qui l’a rendue singulière, non par la nature des éléments de sa vie, externes, (trajectoire sociale, métier) ou internes (pensées et aspirations, désir d’écrire), mais par leur combinaison, unique en chacun » (Les Années – A. E. – p. 240 Editions Gallimard).
La photo est à la fois le départ de la mémoire et aussi le symbole de l’oubli (sorte de souvenir mis à plat). On photographie pour mieux contempler mais surtout pour fixer enfin posséder les choses et les êtres, voués au temps et à l’oubli.

Un dernier parallèle s’impose entre Modiano et Ernaux, celui de la perception du temps et de l’individu dans l’histoire collective « Ce que le monde a imprimé en elle et ses contemporains, elle s’en servira pour reconstituer un temps commun, celui qui a glissé d’il y a si longtemps à aujourd’hui – pour, en retrouvant la mémoire collective dans une mémoire individuelle, rendre la dimension vécue de l’Histoire » (Les Années – A.E. – p. 239 – Editions Gallimard).