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Russie

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Limonov, roman éponyme paru en 2011 d’Emmanuel Carrère (Prix Renaudot) retrace à la fois la vie d’un homme hors du commun, Edouard Veniaminovitch Savenko, ainsi que l’histoire mouvementée de la Russie, de 1943 à nos jours.

Ecrivain, dissident, aventurier, voyou, prisonnier politique, homme d’action, soldat, clochard, domestique, chef politique, journaliste, candidat à la présidence de la Russie….les étiquettes sont multiples et aucune ne semble pouvoir capter la personnalité ambiguë de ce anti-héros russe.

Le cours proposera un voyage dans le temps et l’Histoire, à travers trois villes phares: Moscou, New York et Paris.

Alliance Française de Chicago – cours de littérature : Limonov d’Emmanuel Carrère
Du 11 février au 1er Avril (19h45 – 21h15)

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Pesanteur ou légèreté, un choix entre deux possibles, celui que doivent faire les personnages de Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être. Y a-t-il antinomie entre les deux concepts, et où se situe la valeur morale ? Le roman joue en permanence sur l’ambigüité des notions, et les pôles opposés tels que le bien et le mal, le corps et l’âme. Quelques pages d’introduction rappellent le concept nietzschéen de l’éternel retour et dressent le décor dans lequel évolueront les personnages. Nous n’avons qu’une vie, comment savoir alors si le chemin choisit est le bon, puisqu’il ne nous sera jamais donné de vérifier les autres – toutes ces voies que la vie nous proposaient et que nous avons intentionnellement, ou non, laissé de côté, décidé de ne pas prendre.

Plusieurs couples, un notamment, formé par Tomas et Tereza tisse une histoire d’amour, de fidélité, d’infidélités surtout, et de jalousie. Le tout se déroule sur fond de communisme à l’époque où Prague subit le joug soviétique. 1968, les chars russes avancent ; un système de répression s’instaure et force chacun à choisir son camp, celui des partisans ou celui des réprimés. La neutralité n’existe plus.

Le roman raconte l’insouciance, dans la rencontre de Tereza, la jeune serveuse de province et de Tomas, le chirurgien praguois promu à une belle carrière, dans leur amour ; la frivolité aussi dans les aventures érotiques de ce dernier (ou serait-ce une forme de philosophie libertine afin de mieux s’emparer le monde à travers le corps des femmes ?); il raconte encore la responsabilité dans leur désir de former un couple durable, et le courage dans la volonté de ne pas céder au régime. Rien n’est donné pour acquis, tout se conquiert et l’on passe du lourd au léger et inversement sans que les frontières soient toujours claires.

« Es muss sein » (il le faut), le motif de la phrase de Beethoven, dans le mouvement du dernier quatuor opus 135, devient l’expression favorite de Tomas pour expliquer ce qui le pousse de l’un à l’autre, de sa femme à ses nombreuses maîtresses, « weil einmal ist auch keinmal » (une fois ne compte pas) ainsi que d’un vague engagement politique à une décision ferme qui déterminera son avenir. Jeune chirurgien brillant, il devient laveur de vitres puis enfin conducteur de camions dans un village de campagne.

Si au pays des soviets rien n’est l’œuvre du hasard – l’œil de la police secrète est partout – c’est pourtant grâce à lui ou plus exactement à six hasards consécutifs, savamment orchestrés par le destin, que l’histoire d’amour de Tereza et Tomas voit le jour. La liberté, seule, ensuite dicte leur conduite.

Kundera, Tchèque de naissance, a opté pour la France et la nationalité française ; il n’en reste pas moins baigné depuis l’enfance dans un monde très empreint de culture germanique. L’allemand est souvent utilisé comme référence dans le texte, à travers ses philosophes, ses musiciens, son histoire. Selon l’auteur, l’allemand est « une langue de mots lourds ». Elle épouse ou corrobore la dualité et la contradiction apparente que le roman s’engage à démontrer. Si les mots pèsent lourds ou ont du poids, ils ont donc un impact, de la force et aussi de la valeur. Ce qui alors, de prime abord, pouvait apparaître comme un jugement purement négatif se transforme en positif. Car au fond la pesanteur n’est-elle pas ce qui retient, ce qui empêche l’évaporation – voire la dissipation, du sens et de la vie ?

Une autre métaphore s’impose à mes yeux, celle de la Beauté, avant l’Amour même peut-être. Car la beauté illustre le mieux ces deux concepts ; elle est légère et pesante à la fois « Ô Beauté, monstre énorme, effrayant, ingénu! » disait Baudelaire « Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres ? ».

L’insoutenable Légèreté de l’être a été salué par le public à sa sortie, traduit ensuite dans des dizaines de langues, et enfin a été rendu célèbre par le film du même nom avec Juliette Binoche, alors toute jeune, dans le rôle de Tereza. C’est aussi, avant d’être un magnifique titre et donc une promesse tacite au lecteur, un beau roman et un excellent début de lecture pour les prémisses d’une année à peine née. Sous des aspects de simplicité ou devrais-je dire légèreté, il engage à réfléchir et repenser ce qui nous détermine, nous donne du poids, et en conséquence nous soutient.

Quelques citations glanées au fil de la lecture :

« Ne pouvoir vivre qu’une vie, c’est comme ne pas vivre du tout »

« Le but de l’acte d’amour n’était pas la volupté mais le sommeil qui lui succédait ».

« L’amour ne se manifeste pas par le désir de faire l’amour (ce désir s’applique à une innombrable multitude de femmes) mais par le désir du sommeil partagé (ce désir-là ne concerne qu’une seule femme) »

« Ce qui fait la grandeur de l’homme, c’est qu’il porte son destin comme Atlas portait sur ses épaules la voûte du ciel »

« Pour qu’un amour soit inoubliable, il faut que les hasards s’y rejoignent dès le premier instant comme les oiseaux sur les épaules de saint François d’Assise ».

« La transformation de la musique en bruit est un processus planétaire qui fait entrer humanité dans la phase historique de la laideur totale »

« Les régimes criminels n’ont pas été façonnés par des criminels, mais par des enthousiastes convaincus d’avoir découvert l’unique voie du paradis »

« Il faisait des choses auxquelles il n’attachait aucune importance, et c’était beau »

« L’histoire est aussi légère que la vie de l’individu, insoutenablement légère, légère comme un duvet, comme une poussière qui s’envole, comme une chose qui va disparaître demain »

« Avant d’être oubliés, nous serons changés en kitsch. Le kitsch, c’est la station de correspondance entre l’être et l’oubli »

Charlotte et ses deux petits-enfants se retrouvent les soirs d’été après dîner sur le balcon du petit appartement de Saranza, en Russie ; elle leur raconte alors des souvenirs de son enfance française, tissu d’anecdotes, de lectures, de songes, de stéréotypes et de faits disparates qui font ressurgir un monde évanoui, l’« univers englouti » de l’atlantide française. « La France de notre grand-mère telle une Atlantide brumeuse, sortait des flots ». Ce thème de l’Atlantide française deviendra un motif récurrent dans le roman. Rappelons que selon Platon l’Atlantide (Altantis) est une île fabuleuse qui aurait existée il y a environ neuf mille ans dans l’océan Atlantique et qui aurait été engloutie à la suite d’un cataclysme.

C’est ici un pays de pure fantaisie, celui d’un créateur: Aliocha et d’une messagère: Charlotte, un produit de l’imagination enfantine. Le balcon de l’appartement est un lieu entre ciel et terre, un endroit flottant, propice à l’envol vers d’autres mondes « balcon suspendu ». Il est vu comme un « balcon volant » à l’exemple du tapis volant dans les contes de fée ou bien encore d’une machine à voyager dans le temps « le balcon tanguait légèrement, se dérobant sous nos pieds, se mettant à planer ». La brève référence à Jules Verne dans les livres évoqués par Charlotte donne le ton et permet de mieux comprendre les lectures qui alimentent l’imaginaire des enfants.
Lieu et atmosphère sont décrits en demi-teinte « brume », « ombre », tout est solennel et empreint de silence « nous nous taisions ». La répétition de « ciel », « étoiles » contribue à créer un monde magique. Charlotte est alors comme une fée qui éveille le narrateur à la beauté de la langue française. Tous les sens sont en éveil: vue « soleil […] étoiles, ciel », odorat « senteurs fortes », toucher « brise » et ouïe à travers le récit de la grand-mère (synesthésie ou association de sensations relevant de domaines perceptifs différents). Le style est poétique « un soleil de cuivre brûlant frôla l’horizon, resta un moment indécis, puis plongea rapidement » et l’emploi du passé simple souligne le caractère littéraire du récit.

Charlotte est perdue dans ses pensées « son regard fondait dans la transparence du ciel » et le français est pour elle comme une tour d’ivoire qui lui permet d’échapper à la banalité de la vie. Elle voyage en pensées, revit ses souvenirs idéalisés alors qu’elle reprise « un chemisier étalé sur ses genoux ». De façon similaire, les mots « Bartavelle et ortolans truffés rôtis » proférés par la sœur du narrateur permettront à celui-ci de transcender le temps et l’espace et de le propulser comme par magie à Cherbourg.

Paris apparaît ainsi en 1910 lors de l’inondation. Qui dit Atlantide dit « eau », l’exemple est donc particulièrement bien choisi puisqu’il traite de l’inondation de Paris et tout le vocabulaire employé renvoie au domaine marin « vagues », « marée », « rivières », « eaux » ; « lacs » et « flots ». Le silence qui règne sur le balcon répond au silence de Paris inondée (image associée à la vue de la steppe – rapprochement commun entre étendue de la steppe russe et surface de la mer).

L’Atlantide française est un mélange d’éléments hétérogènes, de stéréotypes, puisés essentiellement dans la rêverie collective du peuple russe : Paris, art, amour, vin, fromage, tour Eiffel etc. « Tous ces innombrables vins formaient, selon Charlotte, d’infinies combinaisons avec les fromages […] Nous découvrions que le repas, oui, la simple absorption de nourriture, pouvait devenir une mise en scène, une liturgie, un art ».
La France apparaît dans les livres, lors des récitations et lectures de Charlotte. C’est un monde littéraire. Il y a une idée de salut par la littérature et par le maniement d’une langue, le français – La clef qui ouvre la porte de l’Atlantide étant la langue française.
L’Atlantide connaît son propre temps, indépendant du cours de l’histoire. Sa chronologie n’a rien à voir avec la réalité, ex. déluge de Paris au printemps de 1910 apparaît dans le roman comme étant concomitant à la visite du tsar en 1896. La chronologie suit le hasard des remémorations de Charlotte. Il s’agit pour l’auteur d’une initiation (par étapes). Le choix des événements relatés par Charlotte est très subjectif, disparate: histoire de Neuilly (ville natale de Charlotte), visite du tsar et de la tsarine à Paris, mort du président Félix Faure, inondation de Paris, construction de la tour Eiffel, assassinat de Louis d’Orléans par Jean Sans Peur, et le bruit des armes des anarchistes dans les rues de Paris. Les histoires bien réelles aussi et d’importance assurément comme l’Affaire Dreyfus (dans les années 1894-1899) restent en marge du récit de Charlotte.

Pour les enfants l’image précède toujours la perception des mots « Soudain nous nous rendîmes compte que quelqu’un parlait déjà depuis un moment. Notre grand-mère nous parlait ! » Peut-être est-ce simplement parce que cette histoire a déjà été entendue un autre soir ou bien alors parce que, dans le monde magique de l’enfance, l’imagination triomphe toujours. La représentation qu’ils ont de l’Atlantide française est d’ailleurs parfois assez comique. Ainsi Aliocha voit Neuilly en village russe avec des isbas « Neuilly-Sur-Seine était composée d’une douzaine de maisons en rondins. De vraies isbas avec des toits recouverts de minces lattes argentées par les intempéries d’hiver, avec des fenêtres dans des cadres en bois joliment ciselés, des haies sur lesquelles séchait le linge ». Tout le folklore russe est présent « isbas », « télègues », « babouchkas ». Proust y est même imaginé en dandy Russe jouant au tennis « au milieu des isbas »
Ceci dit, que le jeune narrateur essaie de comprendre l’Atlantide française à travers sa réalité russe est un processus normal lié à toute découverte, la première étape de la connaissance étant toujours la comparaison avec ce qu’on a déjà rencontré « La réalité russe transparaissait souvent sous la fragile patine de nos vocables français ».

Mais la francité d’Aliocha provoque chez lui des sentiments contradictoires, elle est à la fois constructive et destructive (Référence plus tard à son adolescence et au rejet de la culture française).
Enfin Aliocha-Makine perd son idéal d’enfance à la découverte de la vraie France (faite de désillusions). Une fois à Paris, déçu, il se retourne vers une autre Atlantide, russe, cette fois « C’est en France que je faillis oublier totalement la France de Charlotte…. » (Paradoxe développé tout au long de la quatrième partie du roman, partie entièrement située en France).

La vision de la France comme de la Russie est faussée.
Les différences culturelles entre les deux pays sont soulignées en permanence et dans tous les domaines : politique, gastronomie, mode, amour etc. La France est clairement idéalisée alors que la Russie paraît très réelle (ébauche en noir et blanc dont Makine lui-même n’est pas dupe).
Notons en conclusion que rêver de la France correspond à une ancienne tradition russe et qu’au 19e siècle la langue française est la langue de l’éducation en Russie, une marque d’appartenance à la haute société ex. Tolstoï, Dostoïevski etc.

Un jeune garçon russe écoute sa grand-mère d’origine française lui conter le Paris de son enfance. Récit et rêves se confondent et font émerger de la steppe sibérienne un continent perdu, La France.
Andreï Makine reçoit en 1995 pour son roman Le testament français à la fois le prix Goncourt et le prix Médicis (jamais vu auparavant). Le roman, vendu en France à plus d’un million d’exemplaires, le consacre comme auteur.
Makine est né en Russie à Krasnoïarsk en Sibérie, le 10 septembre 1957. Il passe un doctorat de lettres à l’Université d’Etat de Moscou Lomonossov et rédige une thèse sur la littérature française contemporaine. Il enseigne ensuite la philosophie à l’Institut Novgorod. En 1987 lors d’un ’échange culturel avec la France il obtient un poste de lecteur dans un lycée et en profite pour demander le droit d’asile politique. Il s’établit à Paris et présente à la Sorbonne une thèse de doctorat sur l’auteur russe Ivan Bounine.

L’auteur vit actuellement à Montmartre dans un petit appartement et possède une cabane « isba » dans les Landes. Il y mène une vie austère, presque ascétique et écrit jusqu’à seize heures par jour. « Lors d’un entretien et en réponse à la question de savoir s’il considérait la pauvreté comme une vertu, il dit: « C’est la liberté par rapport au matériel qui en est une, on peut être très riche, ou très pauvre, et avoir cette vertu. Il y a des clochards mesquins et des clochards généreux ». A côté de son activité d’écrivain il enseigne la littérature russe à l’École normale et à Sciences Po.

De langue maternelle russe Makine a fait le choix du français comme langue d’expression littéraire et c’est dans en français qu’il rédige toute son œuvre. Elle compte à ce jour une douzaine de romans et quelques essais traduits dans une trentaine de langues.
A titre d’anecdote, Makine a dû pour se faire publier en France au tout début des années quatre vingt dix faire croire à l’existence d’un traducteur. C’est donc un pseudo Albert Lemonnier qui traduit ses deux premiers romans : La Fille d’un héros de l’Union soviétique et Confession d’un porte-drapeau déchu. Makine qui ne rédige pas ses romans en russe a cependant dû traduire vers le russe son second roman afin de montrer à l’éditeur le texte « original ».
Si son œuvre est en français, il s’inscrit néanmoins dans la grande tradition du roman russe et la Russie reste la toile de fond de son œuvre. C’est d’ailleurs son appartenance aux deux cultures, russe et française, qui constitue l’originalité de son style littéraire.

Une des questions fondamentales soulevées par le testament français mais aussi par l’oeuvre entière de Makine touche donc à l’identité, à ses fondements, à l’écart entre l’imaginaire et la réalité, aux difficultés de vivre entre deux cultures et entre les langues qui les constituent.
Il est donc intéressant de réfléchir ici à la notion de mutilinguisme (bilinguisme, trilinguisme, etc.) et aux diverses façons d’acquérir une autre langue (culture). Selon les linguistiques il existe quatre modes d’acquisition :
• L’assimilation
La culture d’origine est totalement rejetée au profit de la nouvelle culture, exemple fréquent chez les personnes ayant immigrées aux Etats-Unis au siècle dernier.
• La séparation
La nouvelle culture est totalement ignorée au profit de la culture d’origine, exemple dans certaines parties de Chinatown où la vie peut entièrement évoluée en chinois sans nécessité de parler l’anglais.
• L’intégration
Culture d’origine et nouvelle culture fusionnent, s’enrichissant l’une l’autre.
• La déculturation
Aucune culture n’arrive véritablement à s’asseoir et l’individu se retrouve entre-deux langues, entre-deux mondes.

L’expérience du multilinguisme montre que le monde n’est pas une unité, il y a toujours plusieurs façons d’exprimer un concept, il y a toujours l’idée d’un ailleurs. Cette exercice permet plus aisément la généralisation, l’abstraction (cf. Bakhtine).

Mais la langue n’est pas seulement un système de mots, elle est faite de sons, de références et d’images. « Je sentais que ces paroles simples s’imprégnaient de sons, d’odeurs, de lumières voilées par le brouillard des grands froids » (les paroles alliées ici à plusieurs sens, auditif, olfactif, visuel/ cf. synesthésie).
Evoquer le même mot en russe ou en français entraîne par conséquent des sensations très différentes « [ …] ce reflet dans l’herbe, cet éclat coloré, parfumé, vivant, existait tantôt au masculin et avait une identité crissante, fragile, cristalline imposée, semblait-il, par son nom de tsvetok, tantôt s’enveloppait d’une aura veloutée, feutrée et féminine – devenant « une fleur ».

Chez Makine bilinguisme et double culture ont une fonction artistique. Le français est l’outil littéraire qui lui permet la distanciation. Aliocha/Makine échappe donc à la banalité du quotidien (russe), à sa trivialité grâce à l’emploi du français et la référence culturelle qui en découle. « Nous restions au bout de la file ; hypnotisés par la puissance anonyme de la foule. J’avais peur de lever les yeux, de bouger, mes mains enfoncées dans les poches tremblaient. Et c’est comme venant d’une autre planète que j’entendis soudain la voix de ma soeur – quelques paroles teintées d’une mélancolie souriante : -Te rappelles-tu : Bartavelles et ortolans truffés rôtis ?… […] Je sentis mes poumons s’emplir d’un air tout neuf – celui de Cherbourg – à l’odeur de brume salée, des galets humides sur la plage, et des cris sonores des mouettes dans l’infini de l’océan. […] Tout simplement, l’instant qui était en moi – avec ses lumières brumeuses et ses odeurs marines – avait rendu relatif tout ce qui nous entourait : cette ville et sa carrure très stalinienne, cette attente nerveuse et la violence obtuse de la foule ».
(Bartavelles et ortolans étant des petites perdrix, mets coûteux et goûtés des gourmets)
Tout l’écriture du roman tire sa force de l’interaction entre le russe et le français, de cette double présence linguistique. « C’est dans ses moments-là, en me retrouvant entre deux langues, que je crois voir et sentir plus intensément que jamais ».

Mais c’est un rapport souvent conflictuel, fait de tensions multiples et traversé par des moments d’attraction et de répulsion. Aliocha est tantôt subjugué par le monde français; tantôt dégoûté puis fasciné de nouveau par son appartenance russe.

Pour Makine la langue est capable de définir, créer l’identité. Il est alors intéressant de noter qu’après le succès de son roman Le testament français et sur ordre spécial de François Mittérand, Makine a reçu la nationalité française.
Sur le concept d’identite nationale et de base linguistique, rappelons enfin que la Constitution américaine ne détermine aucune langue comme étant « langue officielle » des États-Unis.

Makine est loin d’être le seul écrivain à avoir fait le choix d’une langue d’expression littéraire différente de sa langue maternelle. Les écrivains bilingues voire multilingues, à cheval entre deux cultures, sont nombreux au 20e siècle. On pense à Samuel Beckett, Elias Canetti, Emile Cioran, Joseph Conrad, Witold Gombrowicz, Julien Green, Eugene Ionesco, Joseph Kessel, Vladimir Nabokov, Jorge Semprun etc…
Questionné sur son identité Nabokok aimait répondre « Je suis un écrivain américain, né en Russie, et formé en Angleterre où j’ai étudié la littérature française avant de passer quinze ans en Allemagne. »