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La dernière séance consacrée à La vie mode d’emploi a porté sur la famille Altamont, dernière grande famille du roman non encore abordée. Ainsi, par des entrées diverses nous aurons pénétré dans la plupart des appartements de l’immeuble et lu un nombre important des histoires racontées dans le livre. Découverte spatiale certes mais aussi temporelle puisque notre lecture aura permis de remonter le temps et de couvrir cent ans, entre 1875 et 1975 – date cruciale du roman puisqu’elle marque la mort du personnage central Bartlebooth, le 23 juin 1975, et le point de départ du roman (se voulant une image figée, photographie multicolore et dupliquée au nombre de vies entrevues, de ce jour fatidique peu de temps avant huit heures du soir).

Tout d’abord appréhendée sous l’angle de la description la famille Altamont permet d’aborder des thèmes tels que celui de l’ethnographie à travers l’histoire de Marcel Appenzell. On pense ici aux missions ethnographiques et linguistiques menées par Michel Leiris (1901-1990) en Afrique – auteur d’ailleurs mentionné à la fin du roman dans le post-scriptum. C’est par les Appenzell que Madame Altamont obtient l’appartement rue Simon –Crubellier « Les Altamont – Madame Altamont est une lointaine petite-cousine de Madame Appenzell – reprirent son appartement au début des années cinquante ». L’importance de la famille gravite essentiellement autour de l’histoire personnelle du couple, Cyrille et Blanche. Blanche avorte dans sa jeunesse d’un enfant non désiré et demande à son ami d’enfance Cyrille de l’aider dans cette épreuve. Le couple naîtra de ce secret partagé – secret que Cyrille dans l’ultime chapitre de la famille relate au moyen d’une lettre émouvante adressée à son épouse. On constate alors en lisant la longue lettre de Cyrille le changement de ton dans la narration. Alors que la plupart du livre est descriptif ou narratif mais toujours distancé par rapport au lecteur, la lettre nous plonge dans l’univers du personnage et revêt un caractère psychologique inhabituel.

En conclusion j’aimerais reprendre les raisons pour lesquelles j’ai fait le choix de ce roman.

La vie mode d’emploi est un livre de fiction atypique, dans le sens où il couvre tous les genres sans véritablement en aborder aucun : essai, roman, nouvelle, fait divers, etc. Il témoigne avant tout du génie exemplaire de son auteur. On peut certes parfois le lui reprocher (trop d’espièglerie, trop d’énigmes), mais il faut néanmoins noter qu’il existe bien. Maître dans le maniement des mots, des techniques et contraintes, créateur de mondes, manipulateur de citations, Perec nous étonne en permanence. J’aime d’ailleurs l’associer à l’image de l’équilibriste ou du jongleur. En bon élève de Queneau et membre de l’OuLiPo il se complaît dans la difficulté et sème des embûches qui lui permettent à la fois d’avancer et de faire avancer son lecteur.

On est ainsi plongé dans un univers aussi complexe que banal, fait de petits riens et de grandes idées, à l’image de la vie elle-même, celle pour laquelle Perec voulait nous apporter un « mode d’emploi ».

Déroutant par sa richesse et parfois presque agressif dans la manipulation du savoir encyclopédique (gardons en mémoire que Perec a mis dix ans à écrire son roman et a fait des tonnes de recherches avant de pouvoir nous « éblouir » de citations et d’allusions culturelles et littéraires) ce livre permet cependant d’être abordé de façon non linaire, au gré des chapitres, et donc sous une forme presque ludique qui en facilite l’approche.
A chacun alors de choisir son appartement, son histoire, son propre mode d’emploi.

L’histoire de la famille Rorschash et de l’appartement qu’elle occupe s’étend sur cinq chapitres (une seule allusion auparavant avait été faite à cette famille et ce en relation avec le hamster Polonius/voir entrée blog intitulée Comment lire dans le labyrinthe perecquien ?). Chaque chapitre se situe dans une pièce différente, soit le vestibule, la salle à manger, le salon, la chambre d’Olivia puis enfin celle de Rémi Rorschash.

Le vestibule présente certainement le plus de substance, c’est là que l’auteur campe le personnage de Rémi, médiocre imitateur de comiques américains qui se produit dans sa jeunesse sous le nom de « Harry Cover » (Lire bien évidemment : haricot vert), il décrit les grandes aspirations de sa vie en qualité d’ « imprésario d’un acrobate », d’homme d’affaires spécialisé dans l’export-import et notamment dans le « trafic de cauris », de romancier « il écrivit un roman qui s’inspirait largement de son aventure africaine », de « producteur (…) pour la télévision » qui se donne enfin pour ultime tâche de mettre en image le projet de Bartlebooth. Toutes ces tentatives seront vouées à l’échec, il n’aura en tant que comique aucun succès, l’acrobate se donne la mort après avoir refusé de descendre de son trapèze, les coquillages en tant que monnaie d’échange se révèlent un fiasco et provoquent l’expulsion de Rorschash, son « roman eut peu d’audience », la plupart des émissions ne seront « jamais tournées » et son projet autour de Bartlebooth ne verra pas le jour.

Personnage par conséquent raté et assez antipathique que Perec brosse en quelques lignes « il avait le genre américain, avec des chemises à ramages, des mouchoirs en guise de foulard, et des gourmettes au poignet ». « Vieillard malade » enfin « presque continuellement astreint à des séjours en clinique ou à de longues convalescences ». Tous les doutes sont permis sur l’acquisition de sa fortune « Certains racontent qu’il fit la guerre dans les Forces Françaises Libres et que plusieurs missions de caractère diplomatiques lui furent confiées. D’autres affirment au contraire qu’il collabora avec les Forces de l’Axe et qu’il dut se refugier après la guerre en Espagne. Ce qui est sûr, c’est qu’il revint en France, riche et prospère, et même marié, au début des années soixante ».

Cette fortune lui permettra d’acquérir les deux derniers appartements qu’Olivier Gratiolet avait en sa possession dans l’immeuble « en dehors du petit logement qu’il occupait lui-même ».

Dans la description du salon, on découvre la famille qui auparavant a occupé les lieux, les Grifalconi, Emilio, ébéniste Italien venu de Vérone, sa femme Laetitia et leurs deux jumeaux Vittorio et Alberto. Laetitia lors d’une de ses promenades quotidienne au parc Monceau avec ses enfants fait la connaissance de Paul Hebert, jeune homme résidant dans l’immeuble, survivant de Buchenwald et professeur de chimie surnommé pH. Ils tombent amoureux l’un de l’autre et Laetitia finit par laisser son mari et ses enfants pour rejoindre Paul. Le lecteur ne connaît pas l’issue de cette idylle, Paul sera aperçu un jour alors qu’il vend des produits locaux à la sortie d’un supermarché et refuse clairement de lier contact avec toute personne de sa vie passée. Emilio retournera en Italie avec ses enfants et seul restera dans l’appartement le tableau fait par Valène que l’ébéniste avait commissionné – tableau représentant les quatre membres de la famille Grifalconi. C’est aussi par la description du tableau que le lecteur entre dans l’histoire d’Emilio et Laetitia.

La salle de bains est luxueuse et somptueusement équipée. Six personnages s’y trouvent lorsque le lecteur y pénètre, chacun cherche à percer les secrets du fonctionnement de la dite salle de bains. La visite a pour but la location de l’appartement d’Olivia R. à Mme Pizzicagnoli « pendant les mois où Olivia sera absente ». On apprend dans le chapitre précédent (pas de linéarité dans le temps et le récit) que les Pizzicagnoli ont fini par louer l’appartement « Vérifier chaque jour que les Pizzicagnoli n’ont pas cassé la grappe de verre soufflée du vestibule ».

Le dernier chapitre des Rorschash permet au récit de faire un bond en arrière (analepse ou retour sur les événements passés en terme de narratologie) et décrit les quatre générations de Gratiolet : Juste, Emile, François et Olivier et montre les débuts de la rue Simon-Crubellier en 1875. On perçoit ainsi l’appartement a la fois à travers l’espace et le temps.

La chambre à coucher de Rémi R. est vide et tout semble indiquer que son occupant est mort ou mourant « La chambre de Rémi Rorschash est impeccablement rangée, comme si son occupant devait venir y dormir le soir même. Mais elle restera vide. Plus personne, jamais, n’y entrera ».

Note enfin sur le nom de Rorschash:

Fait penser au test de Rorschash appelé ainsi en raison de son créateur, le psychiatre Hermann Rorschach au début du XXe s. Ce test, connu mais largement contesté, est sensé dresser un portrait pointu et fiable de la personnalité des patients auxquels on demande d’interpréter dix taches d’encre (Ils doivent dire à quoi chacune d’elle ressemble).

Aucun élément précis dans les six chapitres ne semble faire directement allusion au test de Rorschash mais le nom de Rorschash est assez spécifique et connoté pour que Perec y ait été sensible.

A la fin du XIXe siècle le patriarche de la famille Gratiolet, Juste, est en affaires avec un certain Simon qui possède les terrains sur lesquels sera construit l’immeuble de la vie mode d’emploi. Juste y vit très peu, préférant sa propriété en campagne à sa résidence parisienne. A sa mort, ses quatre enfants héritent de la fortune familiale, Emile, en qualité d’aîné, obtient l’immeuble, Gérard l’exploitation agricole, « Ferdinand les actions, et Hélène, la seule fille, les tableaux ». On apprend alors plus en détails les déboires de chaque enfant, qui réduisent bientôt comme peau de chagrin la fortune de Juste « Ils ne laissaient à leurs enfants qu’un héritage précaire que les années qui suivirent n’allaient pas cesser d’amenuiser ».

On pense ici aux grands thèmes chers à Zola, et traités dans son œuvre Les Rougon-Macquart (ensemble de vingt romans au sous-titre d’Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire). De même ici le chapitre pourrait s’intituler « grandeur et décadence de la famille Gratiolet ».

La vie de la fille Gratiolet entraîne le lecteur un peu plus loin dans le roman, dans le chapitre consacré à Cinoc, locateur ayant remplacé celle-ci après sa mort « en mille neuf cent quarante-sept ». Hélène mariée à un certain Antoine Brodin se retrouve veuve lorsque son mari, joueur professionnel, est tué par trois voyous : Les deux frères Ashby, Jeremiah et Ruben ainsi que par le nain Nick Pertusano. Hélène a vite fait de les identifier. Elle se lance alors dans une poursuite effrénée des voyous, finissant par les tuer tous les trois. Sa vengeance accomplie elle reprend le chemin du bercail et vient finir ses jours dans l’immeuble familiale menant une existence rangée « Elle y avait vécu, timorée et discrète, pendant près de douze ans ». Personne dans l’immeuble ne soupçonne que « cette petite femme frêle avait pu tuer de sang-froid trois voyous ». Destins sans relief ou bien hors du commun, Il y a donc de tout dans l’immeuble de Perec.

Ce passage fait écho à l’histoire d’Élizabeth de Beaumont ou bien encore à celle du bijoutier qui fut assassiné trois fois. Perec aime le style de roman policier où se reflète l’influence d’auteurs comme Agatha Christie.
Pour mieux nous faire appréhender la généalogie de la famille Gratiolet Perec insère dans le texte un arbre généalogique détaillant toutes les naissances et morts de ces membres. On constate alors que les quatre héritiers de la famille ne sont en fait que les enfants survivants puisque deux sont morts. Le dernier des Gratiolet à survivre et prolonger la famille se prénomme comme l’un des défunts enfants, Olivier « Olivier resta le dernier survivant des Gratiolet ». Blessé à la guerre, Olivier tombe amoureux de son infirmière Arlette Criolat. Il l’épouse et ils ont une fille, Isabelle. Son beau-père, pris de démence se suicide et tue sa fille, laissant Olivier et Isabelle seuls. Couple père-fille assez triste, qui vivote « au septième étage, dans deux anciennes chambres de bonne aménagées en un logement exigu mais confortable ». Olivier est handicapé et alcoolique « il reste la plupart du temps assis dans son fauteuil à oreilles, vêtu d’un pantalon de pyjama et d’une vieille veste d’intérieur à carreaux, sirotant à longueur de journée, malgré l’interdiction formelle du Docteur Dinteville, des petits verres de liqueur ». Quant à Isabelle elle se soustrait à la morosité du quotidien grâce à une imagination débridée « Pour se venger de Louisette Guerné (…) elle lui a raconté qu’il y avait un vieillard pornographique qui la suivait dans la rue chaque fois qu’elle sortait du lycée et qu’un jour il allait l’attaquer et lui arracher tous ses vêtements et l’obliger à lui faire des choses dégoûtantes. ».

La vie de Cinoc, se profile à travers de l’évocation de la famille Gratiolet. En ce jour de juin 1975, début du récit et entrée du lecteur dans le roman, Cinoc est « un vieillard maigre et sec vêtu d’un gilet de flanelle d’un vert pisseux. Il est assis sur un tabouret en formica au bord d’une table couverte d’une toile cirée, sous une suspension en tôle émaillée blanche dotée d’un système de poulies équilibrées par un contrepoids en forme de poire. Il mange, à même la boîte imparfaitement ouverte, des pilchards aux aromates. Devant lui, sur la table, trois boîtes à chaussures sont remplies de fiches de bristol couvertes d’une écriture minutieuse ». En 1947 il emménage dans l’appartement qui fut celui d’Hélène Gratiolet. Il n’avait alors qu’ « une cinquantaine d’années (et) exerçait un curieux métier (…) il était tueur de mots » – activité consistant à mettre à jour le dictionnaire en éliminant « tous les mots et tous les sens tombés en désuétude ». Créateur (démiurge) ou destructeur de mots Cinoc crée l’ambiguïté dans son nom même et la façon dont il doit être prononcé. Aucun locataire de l’immeuble n’en connaît l’exacte prononciation – et la liste de possibilités est longue allant de Sinosse à Tchinots.

La digression perecquienne fait sourire mais elle met aussi l’accent sur le destin tragique de tant de juifs apatrides, à la recherche de leur identité – le nom de famille maltraité faisant figure de symbole d’identité bafouée « Cinoc se souvenait que son père lui racontait que son père lui parlait de cousins qu’il avait et qui s’appelaient Klajnhoff, Keinhof, Klinov, Szinowcz, Linhaus, etc. Comment Kleinhof était-il devenu Cinoc ? Cinoc ne le savait pas précisément ». Toutes les variantes autour du nom font aussi probablement allusion à la torah, et à toutes les façons pour les Juifs de dire Dieu – la multiplicité des noms permettant à chaque fois de souligner un attribut ou une qualité différente de Dieu.

(Aparté : dans la tradition musulmane, dieu possède quatre-vingt-dix neuf attributs qui servent à le designer).

C’est par la description de la chambre de Cinoc que la référence à son identité juive est clairement notée puisque « sur le chambranle de la porte est accrochée une mezouza, ce talisman d’appartement orné des trois lettres « shadaï » et contenant quelques versets de la Torah ».

Note de vocabulaire :
La Mezouza est un rouleau de parchemin fixé dans un étui sur le poteau droit de la porte d’entrée d’une demeure. Elle évoque l’unité du nom divin et rappelle par sa présence leurs devoirs aux croyants. Le fidèle doit l’embrasser en entrant ou en sortant de chez lui pour ne pas «entrer de plain-pied dans le monde qui s’offre», selon l’expression d’Emmanuel Levinas.

Le chapitre LII, Plassaert, 2 s’ouvre sur l’évocation d’une famille assez peu sympathique, les Plassaert qui tels des rongeurs acquièrent petit à petit (morceau par morceau) leur appartement. Ils n’occupent au début qu’une seule pièce mais obtiennent bientôt les appartements attenants, délogeant sans vergogne les occupants en titre, un vieil homme nommé Troquet « Les Plassaert entamèrent immédiatement une procédure d’expulsion parce que Troquet ne payait pas régulièrement son loyer, et comme Troquet était un semi-clochard, ils obtinrent très facilement gain de cause », l’inventeur Morellet « Les Plassaert réussirent à obtenir gain de cause et Morellet fut interné » ou bien en profitant de la disparition soudaine de Grégoire Simpson. Les Plassaert font donc figure d’arrivistes, prêts à tout pour assurer voire augmenter leurs biens.

L’histoire se cristallise ensuite sur le dernier occupant, Grégoire Simpson, étudiant en histoire qui pour survivre travaille en qualité de « sous-bibliothécaire adjoint à la Bibliothèque de l’Opéra ». Henri Astrat, riche amateur « passionné d’opéra », avait légué ses archives et sa fortune à l’opéra permettant ainsi de subventionner la position occupée par Grégoire. Mais là encore l’accent n’est pas mis sur Henri tel qu’on pourrait l’attendre en lisant le titre de l’histoire mais bien plutôt sur Grégoire. Celui-ci perd son emploi, suite à des mesures de rationalisation budgétaire, et après avoir tenté plusieurs petits boulots il sombre lentement dans la neurasthénie. Son état d’abord mélancolique empire très vite, le rendant inapte à toute occupation. Il déambule dans Paris, s’impose « des tâches ridicules » telles que « dénombrer tous les restaurants russes du XVIIe arrondissement et de combiner un itinéraire qui les réunirait sans jamais se croiser». Cette allusion rappelle bien évidemment la technique même employée par Perec dans l’élaboration de son roman. Le déplacement dans l’immeuble se fait comme un cavalier sur un échiquier. La contrainte que l’auteur s’impose est la polygraphie du cavalier, où le cavalier ne peut passer qu’une seule fois sur chacune des cases. L’immeuble devient alors l’échiquier et se divise en une grille 10×10.

A travers les errances de Simpson le lecteur découvre Paris et se transforme en promeneur qui embrasse tout, apprend à voir d’un regard neuf les boutiques, les annonces, « la cathédrale de Chartres en saindoux d’un charcutier, les cartes de visite humoristiques des Farces et Attrapes». Les reprographies d’affiches, de gravures, les extraits de journaux insérés dans le livre permettent de mieux rendre l’aspect hétéroclite et la richesse du lieu.
On pense ici à Aragon dans Le Paysan de Paris ou bien encore aux réflexions de Walter Benjamin sur le flâneur « In tausend Augen, tausend Objektiven spiegelt sich die Stadt » – Denkbilder.

Note explicative sur les cartes humoristiques/jeux de langage :

Adolf Hiltler Fourreur (pour Führer), Jean Bonnot charcutier (pour jambonneau), M. et Mme Hocquard de Tours et la naissance d’Adhemar (pour ça démarre au quart de tour), Madeleine Proust « Souvenirs » (pour la Recherche de Proust et le célèbre épisode de la madeleine trempée dans le thé), Dr Thomas Gemat-Lalles (pour j’ai mal là).

Après des mois de dérive et d’«hibernation », « Les six derniers mois, il ne sortit pratiquement plus jamais de sa chambre » Simpson « disparut pour de bon (…) et nul ne sut jamais ce qu’il était devenu ». Figure tragique, énigmatique dont le nom évoque étrangement celui de Gregor Samsa dans la Métamorphose de Kafka (Le protagoniste se réveille un matin changé en un insecte monstrueux « Als Gregor eines Morgen aus unruhigen Träumen erwachte, fand er sich in seinem Bett zu einem panzerartigen harten Ungeziefer verwandelt » – Die Verwandlung).Perec dirige le regard du lecteur, capte son attention sur le parallèle entre les deux personnages lorsqu’il écrit « En dépit de la consonance de son nom, Grégoire Simpson, n’était pas le moins du monde anglais ». Rappelons enfin pour étayer le rapprochement à Kafka le travail de Simpson en tant que « sous-bibliothécaire adjoint à la Bibliothèque de l’Opéra » » et la description pour le moins absurde de l’activité qu’elle sous-entend.

Un texte n’existe jamais seul, mais en écho à d’autres – échos recherchés par l’auteur ou bien créés par le lecteur, de façon plus en moins consciente, lorsqu’il prend connaissance du texte. La lecture n’est jamais neutre, elle se fait à travers le prisme des connaissances, des sensations, des attentes ou de la sensibilité de chacun. Bakhtine parle de dialogisme et Kristeva développera le concept d’intertextualité pour cerner ses résonances particulières. Cette idée n’est pas spécifique à Perec mais il en joue avec dextérité, sciemment, et quand il ne prend pas son lecteur à témoin, il semble vouloir le solliciter en lui donnant des énigmes à résoudre.

Comme déjà noté précédemment, les références à d’autres œuvres/auteurs sont multiples dans le roman (on pense principalement à Melville, Borges, Queneau, Flaubert etc.). Elles se font sous la forme de citations directes, d’imitations, de simples allusions, ou de jeux de langage.

Le projet perecquien lui-même en évoque d’autres dans la littérature. Certains seront relevés et développés au gré de l’analyse du texte.

Pour l’heure et à titre d’exemple de résonance, voici un passage porté à mon intention par un de mes étudiants et tiré de Tristram Shandy, roman de Laurence Sterne, fin du XVIIIe siècle.

Extrait du chapitre 14 :

”Could a historiographer drive on his history, as a muleteer drives on his mule,- straight forward; – for instance, from Rome all the way to Loretto, without ever once turning his head aside either to the right hand or to the left, – he might venture to foretell you to an hour when he should get to his journey’s end : – but the thing is, morally speaking, impossible: For, if he is a man of the least spirit he will have fifty deviations from a straight line to make with this or that party as he goes along, which he can no ways avoid. He will have views and pospects to himself perpetually soliciting his eye, which he can no more help standing still to look at than he can fly; he will moreover have various
Accounts to reconcile:
Anecdotes to pick up:
Inscriptions to make out:
Stories to weave in:
Traditions to sift:
Personages to call upon:
Panegyrics to paste up at this door;
Pasquinades at that- All which both the man and his mule are quite exempt from. To sum up all; there are archives at every stage to be looked into, and rolls, records, documents, and endless genealogies, which justice ever and anon calls him back to stay the reading of : – In short, there is no end of it; – for my own part, I declare I have been at it these six weeks, making all the speed I possibly could,- and am not yet born:- I have just been able, and that’s all, to tell you when it happened, but not how;- so that you see the thing is yet far from being accomplished”

Autant de digressions, de chemins de traverse et d’anecdotes qui s’appliquent si bien à La vie mode d’emploi.

Il y plusieurs façons de lire La vie mode d’emploi, une façon linéaire, traditionnelle, allant du premier chapitre au dernier ou bien une lecture axée sur les histoires et pouvant donc sauter allégrement d’un chapitre à l’autre pour retrouver la famille/l’histoire en question. Les deux semblent faire sens et répondent plus au goût de chacun qu’à une nécessité intrinsèque du roman. Rares sont cependant les livres qui ne perdent rien à une lecture éparse ou non linéaire. Nous sommes donc bien ici dans le registre du manuel ou du guide pratique plus que dans celui du roman traditionnel. Perec engage son lecteur à suivre les pistes ou des indications cachées dans son roman.

Suivons tout d’abord la méthode linéaire et voyons quelques chapitres, la façon dont ils s’enchaînent et surtout le nombre de récurrences qu’ils présentent.

Chapitre IV : Il se déroule dans l’appartement des Marquiseaux
Le roman de Perec a été qualifié par un critique littéraire de « Musée Beaubourg du roman ». Ce commentaire semble s’appliquer à merveille à ce chapitre qui est purement descriptif et où aucun personnage n’apparaît. L’auteur nous fait découvrir dans le salon quatre tableaux et nous conte l’histoire qui motive la réalisation du quatrième tableau.
L’auteur reprend quasiment mot pour mot dans le troisième tableau la définition donnée par Rabelais sur la tarande. Perec joue néanmoins avec le lecteur, ne mentionnant pas Rabelais comme l’auteur de cette définition mais Gélon le Sarmate qui fut à l’origine de la première description.
Il y a trois récurrences ou chapitres faisant suite à cette histoire dans le roman. Les chapitres deux et trois présentent alors la famille Marquiseaux composée du jeune couple, Caroline et Philippe, ils sont vus dans la salle de bain lors d’une scène érotique (seule dans le roman) et des parents de Caroline, les Echard. Enfin Perec digresse sur la carrière de Philippe Marquiseaux, ceci lui permettant de conter d’autres histoires, notamment celle du transsexuel « Hortense » alias Sam Horton (technique permanente de l’histoire dans l’histoire).

Chapitre V : Il se déroule dans la salle de bains des Foulerot
On rappelle ici l’histoire centrale – inattendue dans la description du chapitre V, très court (changement de temps verbal et de point de vue).
Un des défis du livre qui peut porter à confusion et même parfois irriter le lecteur tient justement à ce changement permanent de point de vue. La position du narrateur, celui qui parle, qui raconte, change au cours des chapitres.

Note sur la narratologie
On parle en narratologie de focalisation (selon G. Genette). On peut dégager trois grands types de focalisation :
• focalisation zéro : le narrateur a le point de vue de Dieu sur ses personnages, il est omniscient (vision au dessus). Le narrateur n’arrive pas à s’effacer. Il connaît les motivations profondes de ses personnages, souvent avant même qu’ils ne les connaissent eux-mêmes (ex. Balzac, Zola).
• focalisation interne : le narrateur ne dit que ce que sait et voit le personnage (style indirect libre est un des moyens de rendre sensible la vision du personnage ou monologue intérieur – utilisée notamment dans le Nouveau Roman, mouvement littéraire des années 50 regroupant des auteurs comme Nathalie Sarraute, Alain Robbe-Grillet ou Claude Simon).
• Focalisation externe : le narrateur s’en tient à ce qu’il peut observer du dehors de la conduite de ses personnages. Il en sait moins que ses personnages et se contente donc de les observer, de les décrire, émettant tout au plus des hypothèses sur leurs comportements (ex. romans d’Hemingway).

Il est également intéressant de se pencher sur la temporalité dans l’œuvre. Perec aime alterner avec les temps grammaticaux et jouer sur leur nature – même s’il privilégie clairement l’emploi du présent.

Note sur la temporalité
• Le présent a une valeur ponctuelle (sorte d’arrêt sur image ou instantané figé). Il peut aussi montrer une vérité générale. Il évoque aussi parfois une action passée (présent historique ou de narration / les événements sont vus comme en direct).
• L’imparfait relate des faits passés vus sous l’angle de la durée
• Le passé simple exprime un passé révolu et défini. Il fait progresser le récit. (Évènement de premier plan). C’est le temps littéraire par excellence.
• Passé composé a un rôle similaire au comme passé simple mais il est utilisé surtout à l’oral

Mais le chapitre raconte ici l’histoire banale de la vie quotidienne, celle d’une jeune fille qui va se laver les cheveux.
Il y a trois récurrences dans le roman.

Chapitre VI : il s’intitule Chambres de bonne 1,
Ce chapitre pourrait être intitulé Beaumont 2, puisqu’il conte l’histoire de Béatrice et Anne Breidel, petites-filles de Madame de Beaumont. Perec l’a d’ailleurs bien vu ainsi puisque le chapitre Beaumont 2 n’existe pas, nous passons de Beaumont 1 à Beaumont 3.
Les onze chapitres de chambres de bonne fonctionnent différemment des autres chapitres consacrés aux appartements. Ils relatent une histoire spécifique, voire unique ou bien s’insèrent dans l’histoire des autres chapitres.
L’intrigue liée au meurtre d’Elizabeth de Beaumont/Breidel (fille unique du couple Fernand de Beaumont et Véra Orlova alias Madame de B.) sera ensuite racontée un peu plus loin dans le roman, chapitre XXXI (véritable histoire policière – roman dans le roman).

Chapitre VII : Chambres de bonne 2, Morellet (suite apparemment logique du chapitre précèdent)
L’histoire de Morellet est importante puisqu’elle permet telle une pièce dans le puzzle d’avancer dans la reconstitution de l’histoire centrale. Morellet, préparateur de chimie a l’école polytechnique, trouve un procédé permettant de ressouder les puzzles de Bartlebooth et par la même de retrouver l’aquarelle d’origine – aquarelle qui sera ensuite recouverte d’une substance effaçant toute couleur et ne laissant qu’une feuille blanche.
Inventeur plein d’idées mais non chanceux il finit dans un asile d’aliénés à la plus grande joie de ses voisins les Plassaert qui peuvent ainsi agrandir leur appartement en récupérant une pièce supplémentaire.
Notons ici qu’il n’y a pas de récurrence spécifique liée à Morellet.

Chapitre VIII : ou Winckler, 1
Il raconte l’histoire de Winckler, personnage clef puisqu’il participe du projet de Bartlebooth et de l’histoire centrale. Artisan génial qui habitera l’immeuble une quarantaine d’années. Il est a la fois faiseur de puzzles, de bagues, de « miroirs de sorcières » (miroirs insérés dans « des moulures de bois inlassablement travaillées » jusqu’à devenir de véritables « dentelles de bois »), de jouets pour enfants, mais aussi l’ami du peintre Valène depuis 1932. C’est un être a part, en marge de la société et qui de plus en plus esseulé et finira par ne plus s’habiller et sortir de chez lui.
Il y a trois récurrences dans le roman.

Chapitre IX : Chambres de bonne, 3
C’est une présentation des deux domestiques du peintre Hutting, Joseph Nieto et Ethel Rogers, deux personnages qui apparemment ont peu de choses en commun, des nationalités différentes (Paraguayen et hollandaise) et des âges différents (homme de quarante ans et jeune fille de vingt-six). Aucune indication n’est donnée quant à la relation qui les unit. La seule allusion à une possible intimité est le lit « grand lit de style Empire ». Sont-ils un couple ou ont-ils été simplement assignés dans cette chambre par leur patron ? Perec nous laisse maîtres d’interpréter. Néanmoins une note de l’auteur pourrait laisser pencher pour la seconde option, celui-ci précisant que « Le peintre a prêté ses domestiques » aux Altamont (comme on prête un vulgaire objet).

Par ailleurs la description de ce chapitre rappelle par la précision et la fixité de l’image (objets figés) une peinture, plus exactement une nature morte « Entre le lit et la porte, il y a une petite commode en bois fruitier sur laquelle est posée une bouteille de Whisky Black and White, reconnaissable à ses deux chiens, et une assiette contenant un assortiment de biscuits salés »).
On remarque enfin la construction atypique du chapitre, celui-ci se terminant sur une liste d’ouvrages que le lecteur peut –si bon lui semble- rechercher, compulser (les titres sont à première vue imaginaires).

Enfin après avoir suivi une méthode de lecture linéaire, essayons maintenant une autre clef d’entrée dans le roman, celle de l’histoire, en tant que piste de lecture.
Voici pour les histoires proposées :
– Histoire de l’aviateur argentin
– Histoire du hamster privé de son jeu favori
– Histoire des quatre jeunes gens bloqués dans l’ascenseur
– Histoire du peintre qui peignit l’immeuble
– Histoire du bijoutier qui fut assassiné trois fois

En fait d’aviateur argentin, il s’agit surtout dans le récit de la vie du cuisinier Henri Fresnel, jeune homme attiré par le théâtre et qui par amour de celui-ci finit par délaisser femme et enfant pour se lancer dans une vie d’errance et de vagabondage, jouant pour des années dans une mini troupe d’amateurs et se produisant de villes en villes. « Après onze années d’errance » il devient finalement le cuisinier d’une riche et vieille Américaine, Grace Twinker alias Twinkie. A la mort de sa patronne et à l’instar des autres serviteurs, Henri hérite d’une coquette somme d’argent lui permettant d’ouvrir un restaurant, et de se dédier à d’autres activités telles que la production d’émissions. A sa retraite, il rend visite à sa femme qui le reçoit, l’écoute avant de le jeter à la porte. La femme d’Henri finit sa vie tristement auprès de son fils et de sa méchante bru.
L’aviateur argentin n’est évoqué qu’en rapport avec la richissime américaine. « Fou d’amour pour elle », il se suicide en se jetant « de son biplan après une succession de onze feuilles mortes et la plus impressionnante remontée en chandelle jamais vue ».
De façon surprenante – dans le sens où le lecteur ne s’y attend pas – le chapitre se clôt sur l’évocation d’un homme jeune (nouveau locataire) lors d’une scène autoérotique.
(LV Chambre de bonne 10)

Olivia Rorschash, prête à partir en voyage, prend soin de laisser une liste d’instructions à suivre pendant son absence « Changer tous les deux jours l’eau des fleurs » elle mentionne alors l’histoire cocasse et assez saugrenue du hamster Polinius pour lequel il faut « acheter de l’Etam étuvé et ne pas oublier de l’amener une fois par semaine chez (un certain) Monsieur Lefèvre pour sa leçon de dominos » .On apprend ensuite – avec force détails- l’histoire de Polonius « 43e descendant d’un couple de hamsters apprivoisés par Remi Rorschash (mari d’Olivia) ».
Il est assez clair à la lecture que tout le chapitre tourne sur la note sur le hamster en bas de page, véritable héros de ces trois pages.
(LXXXI, Rorschash 4)

Le récit suivant nous replace quant à lui en 1925 (technique de retour en arrière qui permet à l’auteur de couvrir cent ans d’histoire), lorsque dans la nuit du 14 et 15 juillet l’ascenseur se bloque coinçant quatre personnes dans l’ascenseur : Flora Champigny qui deviendra ensuite Madame Albin, Raymond Albin (alors seulement son fiancé), monsieur Jérôme et Serge Valène. Tous sont rentrés un peu joyeux du feu d’artifice et se retrouvent pendant plus de sept heures enfermés dans l’ascenseur, cherchant à tuer le temps en jouant aux cartes, en mangeant, fumant ou bien encore vociférant au point de faire sortir de leurs appartements les habitants de deux étages. Cette scène, assez classique dans les comédies, semble déjà vue (référence cinématographique : L’ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle).
Enfin le calvaire des quatre malheureux prend fin quand Emile Gratiolet fait fonctionner manuellement le dispositif de l’ascenseur.
(XXXVI Machinerie de l’ascenseur 1)

Le peintre Valène se souvient de tous les locataires de l’immeuble (XVII, Dans l’escalier 2). On passe brièvement en revue la vie de celui-ci, en commençant par son installation rue Crubellier alors qu’il n’avait que dix neuf ans. Le thème choisi est l’escalier, motif le plus souvent campé dans le roman puisque le lieu est évoqué douze fois. La réflexion entamée dans le premier chapitre sur le rôle et la fonction de l’escalier continue ici et le passage devient presque poétique à la fin du chapitre : « Les escaliers pour lui, c’était, à chaque étage, un souvenir, une émotion, quelque chose de suranné et d’impalpable, quelque chose qui palpitait quelque part, à la flamme vacillante de sa mémoire : un geste, un parfum, un bruit, un miroitement, etc.. ». Les comparaisons défilent ensuite et la phrase continue sur une douzaine de lignes.
(XVII, Dans l’escalier 2)

Enfin l’histoire rocambolesque du bijoutier qui fut assassiné trois fois n’est pas sans rappeler celle de la mort d’Elizabeth de Beaumont. Nous sommes en plein roman policier, le lecteur devient enquêteur et reconstitue au fur et à mesure de la lecture les morceaux du puzzle. L’histoire elle-même est enchâssée dans une autre puisqu’elle reprend celle du diamantaire Oswald Zeitgeber, dont la mort pour le moins étrange se trouve illustrée dans le tableau peint par le grand-père de Geneviève Foulerot. De nouveau, Perec s’amuse à compliquer le récit, usant en permanence de la technique de mise en abyme.
(L Foulerot, 3)

Ces deux exercices de lecture montrent donc clairement la « terrible » liberté du lecteur de Perec, confronté à un roman, non traditionnel dans sa forme et son contenu, souvent difficile à suivre, et qui comprend un nombre incalculable de possibles, de digressions plus ou moins travaillées, de pistes volontiers labyrinthiques.
A chacun donc de choisir la piste qui lui convient le mieux….

Mise en abyme dans le fond et la forme

« Il serait lui-même dans le tableau, à la manière de ces peintres de la Renaissance qui se réservaient toujours une place minuscule au milieu de la foule des vassaux, des soldats, des évêques ou des marchands » (Chapitre LI).
Il s’agit là du rêve du peintre valène devant son tableau mais aussi du désir de l’auteur face à son œuvre ; jeu d’apparitions, de disparitions au gré d’une mosaïque dont le puzzle de Bartlebooth n’est qu’une éblouissante métaphore.

Le roman commence en juin 1975 (le 23) et se compose de quatre vingt dix-neuf chapitres (et non pas cent), repartis dans six parties. Il montre la vie de centaines d’habitants dans les scènes les plus banales du quotidien. Le lecteur entre ainsi dans tous les appartements de l’immeuble, dans toutes pièces, passant du salon à la chambre, de la cuisine à la salle de bains, des escaliers à la cave, et pénètre dans la vie de chacun. Il observe un monde en réduction et assiste à une sorte de comédie humaine, riche en événements parfois étranges, parfois anodins.

L ‘oeuvre est audacieuse, pleine de secrets, de nombres, de codes et d’intrigues en apparence difficiles à percer. A ce propos on notera que de nombreuses recherches ont été menées sur ce livre afin de venir à bout de des énigmes qu’il pose. Des programmes informatiques ont même été créés à partir des textes de Perec.

L’image du puzzle se superpose, c’est l’histoire centrale de Bartlebooth et Winckler, bien sûr, dont le projet circulaire a pour but de s’auto annuler (voir entrée blog intitulée « oeuvre romanesque ou projet scientifique ») mais ce sont aussi ces morceaux d’histoires dans l’histoire, ces mises en abyme aux reflets infinis, ces intrigues multiples, digressions permanentes, références et clins d’oeil nombreux à d’autres auteurs tels que Flaubert, Jules Vernes, Queneau, Proust, Joyce, Borges ou bien Perec, lui-même. Dans ce puzzle géant il y aurait matière à plusieurs livres ce qui pourrait expliquer le sous titre «Romans » avec un « s ». La vie mode d’emploi donne au lecteur des instructions comme pour l’usage d’une machine, d’un outil ou bien encore lui propose un guide spirituel (sorte de manuel de la vie pouvant faire référence à la torah).

De nombreuses interprétations ont été faites, certaines philosophiques, d’autres sociales ou encore psychanalytiques (le psychisme humain vu à l’image de l’immeuble rempli de bric-à-brac, de fantasmes, d’obsessions, de souvenirs, de légendes, de citations, d’images, de bribes hétéroclites de savoir, d’entreprises grandioses ou minables. On note ici d’ailleurs l’histoire amusante du centième chapitre mangé par la petite fille «qui mord dans un coin de son petit beurre Lu » – et raison pour laquelle la cave dans le coin inférieur gauche de l’immeuble n’est pas décrite).

Le style du roman est très descriptif. Il fait souvent penser à la technique cinématographique (on pense à Wim Wenders dans Les ailes du désir ou bien encore Krzysztof Kieslowski dans Le Décalogue). Perec s’est beaucoup intéressé au cinéma et a tourné quelques courts métrages.

Ecriture de la contrainte

Le livre est basé sur la technique de la contrainte (cf. Oulipo). Perec est un véritable sportif des lettres, un athlète ou équilibriste qui jongle avec les vingt-six lettres de l’alphabet. La liste des contraintes ou structures formelles utilisées par Perec est impressionnante, en voici seulement quelques exemples :

• Lipogrammes : disparition d’une lettre (ex. La disparition)
• Palindromes : peuvent être lus de gauche à droite ou de droite à gauche
• Allitérations : répétition de sons identiques
• Anagrammes : recréer un mot à partir d’un autre/permutation des lettres (ex. Aimer pour Marie)
• Formules mathématiques et structures formelles telles que la polygraphie du cavalier, le bi-carré latin orthogonal d’ordre 10, la pseudo-quenine d’ordre 10 (Texte donné en exemple pour le bi-carré latin d’ordre 3 selon les principes de l’Oulipo)
Ces structures formelles dans La vie mode d’emploi définissent le déplacement et le contenu des pièces.
• Homonymes : mots de prononciation identiques mais de sens différents
• Homophones : mots de même prononciation (ex. haut et eau)
• Homographes : mots de même orthographe mais pouvant avoir une signification différente
• Hétéronymes : qui se référent au même hyperonyme mais qui ne sont pas synonymes (ex. pantoufle et babouche par rapport à chaussure)

Le cahier des charges, laboratoire de Perec ou code génétique et programme d’écriture de l’œuvre, est paru après sa mort révélant toutes les contraintes auxquelles l’auteur, en bon Oulipien, s’est plié pour écrire son roman. Cela rappelle ce qu’Italo Calvino nommait « La machine littérature » (cf. aussi Das Glasperlenspiel/Le jeu des perles de verre d’Hermann Hesse).

Quel rôle joue la contrainte ? Quels sont ses objectifs?
La contrainte permet de :
• stimuler (elle relance l’imagination)
• inventer (elle permet d’innover/d’être moderne)
• démystifier (elle banalise et prive de son mystère)

Mais la plus grande contrainte reste certainement celle de ne pas en avoir (cf. angoisse de la feuille blanche /Mallarmé).