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mort

ImageUn an depuis notre dernière visite et bien sûr tout est immuable. Même chaleur d’été, semblables paix et joie enfantine. Nous poussons le portillon, nous glissons à travers les allées, cherchons quelques minutes, puis retrouvons les noms gravés dans la pierre que quelques brins d’herbes sont venus recouvrir. « Les voilà ! » Alignés sagement les uns à côté des autres, ils nous accueillent, simplement.

On discute, s’active, reprend possession des lieux. T. est à peine visible, envahi par la mousse ; W. semble figer en mai, seul mot qui émerge ; et R. paraît bouger, emporter par une colonie de fourmis au travail. Quant à Chloé, je note cette fois son signe du zodiaque : sagittaire, comme moi.

La promenade au cimetière est un rituel, comme celui d’aller vérifier si les mûriers ont déjà des baies. On en revient avec un bouquet de courtes fleurs jaunes, de feuilles entrelacées ou bien avec quelques récipients tâchés de fruits encore chauds et au dessus desquels s’agitent des moucherons. La maison offre une vue surplombant la vallée, belle et paisible : un horizon de montagnes, ondoyantes, moutonnantes ; des praires et des champs aux multiples tons de verts. Du portique il fait bon s’abîmer dans la douceur du paysage, un livre à la main – le regard dissipé entre les mots et la nature.

Se promener prend une allure proustienne, car c’est automatiquement faire le choix entre deux côtés : partir au sud, et prendre celui des mûriers qui délimitent la prairie où paissent des vaches indolentes, ou bien remonter vers le nord et opter pour celui du cimetière en bordure de forêt. Il n’y a ici aucune autre vraie possibilité d’ailleurs depuis que la quatre-voies au bout du sentier a remplacé l’ancienne route de campagne où deux voitures pouvaient auparavant difficilement se dépasser. Jour comme nuit, et bien que cachées par les arbres, les voitures ronronnent sans discontinuer, empêchent toute échappée à pieds. Partir sans engin, c’est donc traverser champs et forêts, ou bien s’engager, valeureux sur une route étroite qui dessert quelques fermes, au risque de se faire courser par des chiens peu habitués à voir passer autre chose que des tracteurs ou machines agricoles.

Sérieux à l’ouvrage, comme toujours, les enfants grattent et nettoient les pierres pour que tout redevienne aussi propre que lors de leur dernier passage. Ils s’adressent aux trois garçonnets comme à des camarades quittés après un jeu, un autre jour de vacances. «Attends, je vais te débarrasser de toutes ces fourmis, tu vas voir ». Sans y prendre garde, il passe de la troisième personne à la seconde créant l’amitié, si facile à leur jeune âge. Rien n’est différent de l’été passé et surtout rien ne sort de l’ordinaire, pourtant une chose m’étonne et me laisse un sentiment de joie que je ne comprends qu’ensuite, une fois revenue vers la maison. Car j’ai l’impression aussi d’avoir rendu visite à quelqu’un de cher, alors que cette famille m’est inconnue, qu’elle a vécu il y a presque cent ans et surtout qu’elle n’est plus.

Il y exactement un an nous faisions connaissance au hasard de notre balade, prenions note surtout d’existences que nous avions omises par faute d’attention. Chloé nous reçoit aujourd’hui, entourée de sa progéniture, celle qui à tout jamais est ancrée dans l’enfance et l’autre qui ensuite s’est perpétuée. Elle nous conte en silence son histoire, nous fait rêver sa présence et nous salue au détour de nos vacances.

S’il est des amitiés qui se passent de langage commun, d’autres qui sortent des romans pour se fixer plus assurément dans la réalité, il semble qu’il y en ait d’autres encore qui bravent le temps, cette ligne soi-disant linéaire, et redéfinissent la frontière séparant les vivants des morts.

Les ongles noirs, les enfants repartent satisfaits, sachant que demain sans doute nous reviendrons, puis la fois prochaine, un jour.

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ImageLire, c’est avant tout relire, comme je le dis souvent. Je viens de le faire pour le livre de Bernhard Schlink, paru en 1997 Der Vorleser, traduit en français sous le titre Le liseur par Bernard Lortholary (traducteur émérite connu notamment pour sa traduction du roman de Süskind Le Parfum).

Le roman m’avait beaucoup plus à sa sortie et bien avant qu’il ne soit traduit dans 32 langues, ainsi que le film sorti en 2009 de Stephen Daldry – chose plus rare.
Je relis Der Vorleser et le sentiment est intact, plus clair cependant comme après toute relecture.

Un homme d’une cinquantaine d’année, raconte l’histoire d’un pan de sa vie, son histoire intime à travers la grande Histoire, celle de la seconde guerre mondiale et de l’holocauste. Il écrit à la fois pour guérir, effacer mais aussi pour faire revivre et se rappeler.

1958, Michael Berg a quinze ans et attrape la jaunisse. Malade et vomissant dans la rue, une femme lui vient en aide et le ramène chez lui. La situation porte peu à une future romance et pourtant c’est le début d’une liaison entre le jeune lycéen et la femme, de vingt ans son aînée. Après sa convalescence il lui rend visite pour la remercier de son geste, elle le séduit bientôt et fait de leurs rencontres un rituel amoureux empreint de lecture à haute voix, de bains et de sexualité « das Ritual des Vorlesens, Duschens, Liebens und Beinanderliegens ». L’image de la femme est auréolée de mystère, on apprend peu d’elle, si ce n’est qu’elle s’appelle Hanna Schmitz et qu’elle est contrôleuse de tramway. Ni franchement belle, ni laide, elle se définit par sa force, son déterminisme et ses colères incompréhensibles qui laissent Michael alias « Jüngchen » pour Hanna dans le désarroi. Les mois passent, les rencontres ponctuent la vie de Michael qui oscille entre sa famille bourgeoise, l’école et les après-midis dans les bras d’Hanna, à lui lire les œuvres qu’il étudie en classe, celles de Lessing, Tolstoï, Schiller ou Eichendorff.
De son amour il tire sa force, prend de l’assurance et s’impose par rapport à ses camarades, encore gauches et peu sûrs d’eux.
Le couple clandestin se retrouve chaque jour en cachette, autour du même rite : lecture, ablutions, étreintes. Les vacances venus ils partent en bicyclette à la campagne, se faisant passer pour mère et fils. L’été bat son plein, leur amour semble à son apogée et soudain Hanna disparaît, sans explication.

Dans la seconde partie du roman, on retrouve Michael, étudiant en droit. Meurtri par la disparition d’Hanna, par son évanescence arbitraire il se montre fermé, voire cynique envers son entourage. Lors d’un séminaire de droit, il assiste au procès de cinq femmes, anciennes gardes de camp de concentration, accusées de crimes. Parmi ces femmes se trouve Hanna, dont on apprend enfin le passé. Née en 1922, elle travaille à Siemens à Berlin puis rejoint de son plein gré les SS en 1943. Elle est garde à Auschwitz avant de passer dans un camp plus petit près de Krakau. Dans ce camp les prisonnières travaillent, mais chaque mois soixante d’entre elles, les plus faibles, sont sélectionnées pour Auschwitz où une mort certaine les attend. La selection est faite par les gardes, ce qui constituera le premier chef d’accusation du procès. Le second, encore plus choquant, est lié à la fuite du camp en 1945, quand une nuit l’église dans laquelle dormaient les prisonnières, prit feu et que les gardes refusèrent d’ouvrir les portes, les condamnant ainsi à mourir brûlées ou asphyxiées. Un rapport est écrit, retrouvé dans les papiers des SS après la guerre. Il sert de base au procès ainsi que la déposition d’une des deux seules survivantes de l’église.
Accusée par les autres gardes d’avoir rédigé le rapport, Hanna s’enlise dans de vagues explications où le devoir d’obéissance aveugle, d’ordre à tout prix, semble avoir supplanté pensée et jugement moral. Elle avance des arguments fallacieux, prend à témoin le juge lui demandant ce qu’il aurait fait à sa place se montrant dans toute la naïveté de sa cruauté encore plus coupable, froide et perverse. On apprend enfin qu’elle protégeait certaines détenues et qu’elle les faisait lire pour elle le soir, avant de les laisser partir ensuite lors d’une prochaine sélection pour Auschwitz. S’agissait-il d’un acte altruiste pour épargner quelque temps de futures victimes condamnées à la mort quoiqu’elle fasse? Ou bien plutôt de déviance et peut-être d’abus sexuel ?
Les semaines de procès passent. Pour trancher les responsabilités liées à l’incendie de l’église le juge propose finalement un examen graphologique de l’écriture des cinq gardes afin de déterminer celle qui a écrit le rapport et donc dirigé le groupe. Prise de panique et voulant à tout prix éviter qu’on lui demande d’écrire, Hanna s’accuse et scelle son sort. Elle est condamnée à perpétuité.
Michael assiste à toutes les séances du procès, et sait qu’Hanna l’a reconnu dans la salle du tribunal. Avec effroi il découvre que d’autres lui servaient de liseurs ou liseuses et réalise enfin le mystère qu’Hanna cherche tant à cacher, celui de son analphabétisme. Hanna ne sait ni lire, ni écrire, a fui Siemens pour cette raison, fui ensuite la petite ville dans laquelle on voulait la promouvoir au rang de conductrice de tramway, a fui enfin vers la prison plutôt que d’avouer son illetrisme.

Dans la troisième et dernière partie du roman, Michael est professeur d’histoire du droit, marié et père d’une fille, il divorce bientôt car aucune femme après Hanna ne semble la bonne «  Ich hatte das Gefühl, dass es nich stimmt, dass sie nicht stimmt, dass sie sich falsch anfasst und anfühlt, dass sie falsch riecht und schmeckt. » Les prénoms défilent, sans consistance, chacun associé à un métier pour mieux les définir, faute de mieux. Seul, il reprend ses lectures à haute voix, celles de Schnitzler, Fontane, Mörike ; il s’enregistre et envoie les cassettes sans autre mot à Hanna. Quatre ans plus tard et à raison de colis réguliers, il reçoit une note tracée d’une écriture gauche, le remerciant pour les cassettes. D’autres suivront, concises, commentant brièvement les livres choisis, en réclamant d’autres. Le nouveau rituel, initié cette fois par Michael, dure dix ans ; puis une lettre envoyée par la directrice de la prison lui annonce la sortie prochaine d’Hanna, libérée pour bonne conduite. Michael organise un appartement, lui trouve un travail, et finalement sur les instances de la directrice de la prison lui rend visite quelques jours avant sa sortie. Une vieille femme, alourdie par les années, dont seule la voix a gardé la jeunesse, lui fait face. Le dialogue est maladroit, n’aboutit pas et le jour convenu, Hanna se suicide, ne laissant de nouveau aucune explication pour son acte, juste la demande de remettre l’argent contenu dans une boîte en métal à la jeune prisonnière du camp qui avait survécu à l’incendie de l’église. Michael retrouve cette femme à New York et lui remet l’offrande dont elle ne prend que la boîte comme souvenir, refusant d’accepter l’argent – ce qui à ses yeux, équivaudrait à pardonner à Hanna. L’argent est donc remise à l’association juive contre l’analphabétisme.
C’est avec la lettre de remerciement pour la donation faite au nom d’Hanna Schmitz que Michael va pour la première et dernière fois se recueillir sur la tombe d’Hanna.

Le roman couvre plus de trente ans d’histoire et est bâti en trois parties assez régulières, faites de chapitres courts et de phrases brèves, voire tranchantes  « Ich sah Hanna im Gerichtssaal wieder », ou bien  « Hanna bekam lebenslänglich » ou enfin « Am nächster Morgen war Hanna tot ». Il tourne autour de l’obsession : l’obsession amoureuse, celle du passé, celle aussi des manques à combler voire à cacher.

Schlink, juriste lui-même, né à un an près comme son personnage Michael Berg, soulève de nombreuses questions sans vraiment proposer de réponse nette. Tout est complexe, à facettes et perçu différemment selon l’angle choisi. Il s’interroge sur le devoir et le travail de mémoire, sur celui plus vaste encore de la culpabilité et de la honte. Où se trouve la vérité ? Le concept est-il pluriel ? Comment délimiter de façon claire et certaine la frontière du bien et du mal? Où s’arrête la responsabilité, la liberté et la dignité de chaque être humain ? Enfin, comment l’horreur peut-elle être ravalée à la banalité ? A cette banalité de l’horreur qu’Anna Arendt souligne dans ses réflexions lors du procès d’Eichmann (Eichmann in Jerusalem): « Das Bunruhigende and der Person Eichmanns war doch gerade, dass er war wie viele (…) erschreckend normal (…) Diese Normalität war viel erschreckender als all die Greuel zusammen »

Ni sympathique, ni totalement antipathique, avant tout banal et médiocre, le personnage d’Hanna nage dans le mystère et le trouble. Elle est souvent glaciale et inaccessible, faite d’une force brute qui angoisse. Tentaculaire, manipulatrice elle semble néanmoins aussi la proie de sa propre névrose, d’une vulnérabilité qui ne trouve de salut que dans l’isolement et la violence. Les livres, l’espace littéraire qu’ils offrent, lui apportent alors l’ouverture au monde. Elle vit au travers du liseur, accède ainsi au langage et à la communication. Car l’échange entre Hanna et Michael se fait par deux médiums, celui des livres lus et des caresses échangées. La littérature est en quelque sorte ce qui scelle leur amour – la passion physique devenant indissociable de l’acte de lecture, en étant l’aboutissement. Des années plus tard, Michael n’arrivera encore à communiquer avec Hanna qu’à travers la lecture « Das Vorlesen war meine Art, zu ihr, mit ihr zu sprechen »,  Il lui lira des œuvres d’auteurs connus ou bien ses propres écrits.
Les mots lus remplacent ceux qu’on ne peut dire et masquent surtout l’impossibilité de communiquer (Sprachlosigkeit).

Emotionnellement dépendant à l’égard d’Hanna, Michael, se fait violence, accepte toutes les règles qu’elle lui dicte. Et quand une querelle éclate, il se montre prêt à s’accuser de tous les torts plutôt que de supporter l’idée de perdre l’amante, la mère, la tutrice. Hanna est son mentor, celle qui lui ouvre la voie, et permet à l’adolescent mal dans sa peau de changer de chrysalide pour devenir un homme adulte.
En revanche si c’est elle qui l’initie au plaisir sexuel et au sentiment amoureux, ce sera Michael plus tard qui deviendra le tuteur, le guide. Il lui donnera accès au monde et au savoir en lui apprenant à lire par le biais des cassettes enregistrées. Car dans sa cellule, Hanna écoutera chaque cassette et reconstituera avec patience, le livre en main, chaque phrase, chaque mot.

Dans le roman, aucun rôle n’est définitivement arrêté et les rapports de force changent. Ainsi la relation victime-bourreau n’échappe pas à cette notion de possible interchangeabilité et les limites séparant les deux concepts pourtant antithétiques sont parfois difficiles à cerner. Blanc-noir, difficile de trancher.

La fin est abrupte, Hanna se suicide et laisse liseur et lecteur dans l’interrogation du départ. Doit-on y voir une prise de conscience tardive face à un passé trop lourd, les remords acquis après la lecture de livres sur l’holocauste, une peur de l’avenir, un constat d’échec ou une simple fatigue de la vie?

Der Vorleser est un roman, court et facile à lire. Il soulève cependant des questions complexes sur l’appréhension de l’histoire ainsi que la psychologie et les relations humaines. Quant au film, tiré du livre, il sait montrer avec justesse toute l’ambiguïté sur laquelle repose le roman.

Image« Cet élan de moi vers elle, hésitant et inabouti » résume en quelques mots la quête sensible et l’hommage pudique que rend Delphine de Vigan dans Rien ne s’oppose à la nuit, à sa mère, Lucile, qui à 61 ans fait le choix de « mourir vivante » en mettant fin à ses jours.

La mère – la mort, un seul thème et la clef de voûte d’un roman familial, lourd de secrets et de non-dits. Au fil du texte, le lecteur mène l’enquête et reconstruit la vie de Lucile, enfant, jeune fille, femme puis grand-mère. Il participe aussi fasciné à l’élaboration du livre. Car l’écriture est personnage à part entière, on assiste aux interrogations de l’auteur, à ses balbutiements, puis à ses choix finalement. Qui dit faire resurgir le passé, donner matière à qui n’est plus, à ce qui n’a jamais été vécu, dit création et fiction. Il s’agit donc bien d’un roman largement autobiographique ou plutôt d’une autofiction avec pour toile de fond la mère, tragiquement disparue. La vérité sera celle de l’auteur ou encore du lecteur qui en lisant le roman se forgera sa propre histoire. Les faits sont loin, liés à des dates, des événements mais soumis à l’arbitraire de la mémoire et du temps.

La mère – la mort, bien d’autres en littérature se sont frottés à l’exercice. On pense à l’émotion post mortem cliniquement observée au quotidien dans Journal d’un deuil de Barthes, à l’hymne à l’amour et à l’enfance perdue dans Le livre de ma mère d’Albert Cohen ou encore à la recherche par-delà le parent, de la personne dans son entier, complexe et insaisissable, dans La femme d’Annie Ernaux.
Le drame est le même, l’expérience cependant toujours unique. L’écrivain offre alors au défunt « un cercueil de papier » pour reprendre les mots de De Vigan et ceux aussi magnifiques de Philippe Forest dans L’enfant Eternel. Donner à lire à jamais, faire vivre l’absence, dire au revoir par les mots et en entourer ceux que nous aimons et qui ne sont plus.

«Ecrire sur ma mère, autour d’elle, à partir d’elle », autant de prépositions que de tentatives pour cerner un personnage énigmatique, saisissant de beauté, troublant dans ces dérives psychologiques. Lucile, c’est d’abord cette splendide couverture qu’on a du mal à quitter des yeux, un profil de femme vêtue de noir, le regard perdu au loin, nonchalante, une cigarette à la main. On distingue à peine le reste de la tablée familiale, le patriarche au fond, pris sur le vif et dont le doigt énergiquement tendu vers le haut ponctue la conversation. La photo s’impose au lecteur avant même qu’il ouvre le livre. Elle symbolise bien aussi la vie de Lucile, qui très jeune sert de modèle pour des magazines de mode. L’image crée d’emblée un sentiment d’ambiguïté, car elle joue sur les concepts de présence et d’absence, de révélation et de secret. Lucile a disparu dans le temps et l’espace, sa photo perdure et nous invite à l’admirer, à vouloir percer son secret.

Le regard enfin se décline dans tous ceux que l’auteur porte sur les siens, parfois bienveillants, parfois surpris ; aucun cependant ne porte de jugement.

Le mythe familial commence avec Georges, le grand-père. Il est autoritaire, fantasque ; sa femme, Liane, est chaleureuse et originale. Les maternités s’enchaînent, la famille grandit et connaît son lot de joie et de désespoir. Deux enfants meurent par accident, un autre se suicide, le dernier né souffre de trisomie –  autant de drames qui écartèlent la fratrie et déstabilisent à jamais les moins forts. Neuf enfants, plusieurs petits-enfants, une « belle famille », une famille comme les autres en apparence, dans laquelle les secrets sont bien gardés. Ils ne s’échappent que dans les moments de crise, sous la plume de Lucile par exemple où l’inceste est évoquée, ou encore dans l’enregistrement sonore de Georges retraçant sa vie. Au fil des pages on fait allusion à des abus sexuels répétés, à un engagement pour le moins douteux pendant la deuxième guerre mondiale, à la maladie et plus précisément à la folie qui se transmet de génération en génération. Et pourtant, le mutisme familial reste entier.

Sous des aspects de réussite sociale et de splendeur, l’édifice se lézarde. De la clarté visible en surface émane une profondeur noire, comme cette « lumière secrète venue du noir » dont parle Pierre Soulages pour qualifier ses toiles. Ce noir que rappelle aussi le titre du livre, extrait d’une chanson d’Alain Bashung « Ozez Joséphine ». Rien ne s’oppose à la nuit, rien ne met fin à la nuit ou rien ne lui résiste – les ténèbres continuent.

Le livre se termine cependant sur une note d’optimisme, celle d’une quête aboutie et de retrouvailles longuement souhaitées. Il commence par la phrase laconique, aux accents surréalistes : « Ma mère était bleue » et s’achève sur « Aujourd’hui, je suis capable d’admirer son courage » –  le courage de celle qui toute sa vie a su lutter contre ses démons, de celle qui comme Baudelaire avait la nostalgie d’un pays qu’elle ignorait.

Sans aucun doute le meilleur livre de De Vigan paru à ce jour, splendide.

Le Rapport de Brodeckse présente comme une fable à l’atmosphère kafkaïenne. Le lecteur est plongé dans un village d’outre-Rhin, de quelques quatre cent âmes, sans emplacement déterminé et sans nom. De mystérieux et terribles événements se sont passés dans le passé et Brodeck, narrateur et héro principal, raconte. On mène l’enquête au rythme de la lecture et apprend vite à discerner les personnages par leur rôle ou statut social. Il y a le maire, l’instituteur, l’aubergiste, le voisin, le curé, et une auberge nommée « das Schloss » où s’est déroulé l’Ereigniës, ce drame à l’origine du récit.Brodeck, plus instruit que ses concitoyens, occupe au village des fonctions proches de celles d’un garde champêtre, il écrit les rapports sur la nature, « la flore et la faune ». Au regard des autres, il est celui qui a le pouvoir des mots « tu sais écrire, tu sais les mots, et comment on les utilise, et comment aussi ils peuvent dire les choses ». Pour purger le mal de la conscience collective, l’absoudre en quelque sorte, on l’enjoint sous la menace de prendre la plume et de raconter: « Tu vas raconter l’histoire, tu seras le scribe » « Il faudra vraiment tout dire afin que celui qui lira le Rapport comprenne et pardonne ».

C’est à l’écriture que revient le rôle d’exorciste, elle seule peut mener vers le salut ou le pardon. Car la mémoire et la conscience sont les attributs qui différencient au mieux l’homme de l’animal, l’individu des porcs d’Orschwir, le maire du village, ces « fauves sans cœur et sans esprit », pour lesquels seul le ventre compte, et qui « ne songent qu’à une chose, tout le temps, c’est de pouvoir le remplir ».

Brodeck rédige son rapport, ou plus précisément ses deux rapports ; celui que tout le monde veut lire, pour ensuite mieux détruire, ainsi qu’un autre en parallèle qui fera l’objet de ce roman et qui dira la honte, la vérité cachée.

Un jour « toute en douceur et teintes blondes » car Brodeck se souvient de la date, le 13 mai, un étranger arrive au village. Son costume est étrange, son allure bouffonne, et il est flanqué d’un cheval qu’il appelle Monsieur Socrate ainsi que d’un âne, Mademoiselle Julie.
Depuis que la guerre a pris fin, un an auparavant (entendons la seconde guerre mondiale), c’est le premier visiteur à venir au village. Personne ne sait d’où il vient, qui il est et pourquoi soudain il est là. Personnage énigmatique on l’appelle vite l’Anderer (l’autre) ou on le surnomme dans le dialecte local tantôt «Vollaugä » (yeux pleins), « De Murmelnër » (Le murmurant), « Mondlich » (lunaire), « Gekamdörhin » (celui qui est venu de là-bas), ou bien encore « de Gewisshor » (le savant). Personne ne l’aime, tout le monde le craint sauf Brodeck qui d’emblée se retrouve en lui « Parfois même, je dois l’avouer, j’avais l’impression que lui, c’était un peu moi. ».
Erudit, poli, toujours gentil, l’Anderer écoute et sourit plus qu’il ne parle. Il rappelle le Saint ou le prophète, et son destin semble prédéterminé « Parfois en le regardant, j’avais songé à quelque figure de saint. C’est très curieux la sainteté. Lorsqu’on la rencontre, on la prend souvent pour autre chose, pour tout autre chose, de l’indifférence, de la moquerie, de la conspiration, de la froideur ou de l’insolence, du mépris peut-être. On se trompe, et alors on s’emporte. On commet le pire. C’est sans doute pour cela que les saints finissent toujours en martyrs ». Ou peut-être s’agit-il d’un messie, venu pour racheter le monde en perdition, « un dernier envoyé de Dieu avant qu’il ne ferme boutique et ne jette les clés » comme le souligne amèrement le curé.

L’homme d’église, Peiper, a perdu la foi à force d’avoir entendu tout ce « chargement putride » de confessions. Il boit pour oublier, pour ne plus penser. Tous d’ailleurs au village ont recours à l’alcool pour faire taire leur peur ou leur conscience.

L’Anderer arrive dans ce village coupé du monde, mort à toute croyance, et révèle à chacun ce qui se cache en lui. Il écoute, récolte les confessions, celle de Brodeck notamment, fait des croquis, esquisse les portraits de tous les habitants et finalement organise une réception où il montre ses œuvres. Miroirs de l’âme, soudain mise a nue, ces portraits, où chaque citoyen se reconnaît dans sa vraie nature, signeront son arrêt de mort et le village entier ourdira alors une macabre mise à mort.

Le style du roman est riche en descriptions et la structure est captivante, faite de permanents retours en arrière, d’histoires dans l’histoire. Il y a le temps de la narration, soit celui d’après l’écriture du rapport, mais aussi les coulées dans la mémoire qui font revivre à Brodeck et découvrir au lecteur le fameux Ereigniës (scène de mise à mort), l’arrivée de l’étranger, la vie au village, la guerre, ses études à la capitale, sa jeune enfance, ses amours avec Emilia, les camps et d’autres secrets bien gardés au fond de l’inconscient collectif.

En remontant le temps, des lambeaux de souvenirs, lui reviennent. Ceux de sa petite enfance lorsqu’orphelin, âgé seulement de quatre ou cinq ans, la vieille Fédorine, déjà « tavelée comme une nèfle oubliée trois saisons dans le cellier », le recueille sur son chemin. Ensemble, ils traversent des montagnes, des pays et des langues, sur une charrette de fortune avant d’arriver au village qui leur donne une cabane. Ceux ensuite du jeune homme parti étudier à la ville grâce aux cotisations des villageois. On assiste à la montée de la violence et de l’antisémitisme et à la fuite de Brodeck vers le village un matin en compagnie d’Emilia, la jeune fille rencontrée à la ville, qu’il prend pour femme. La haine déborde la ville et rattrape le village bientôt sommé de désigner ses traites. Dénoncé comme étranger « Fremdër », sacrifié pour sauver les autres, Brodeck est déporté dans un camp de concentration.

Six jours de voyage marquent sa lente descente en enfer. Six jours traumatiques ou les plus faibles meurent, ou le choix aussi s’impose entre les futurs morts et futurs survivants, car par delà les aptitudes physiques de survie il y aura celles de la conscience et de l’acceptation ou non de l’humiliation. Dans le camp, les nazis appliquent minutieusement leur politique d’humiliation et de deshumanisation en réduisant chaque homme à un animal. Qui veut survivre doit oublier qu’il est un homme, et être prêt à se plier à tous les déshonneurs.
Brodeck n’a qu’une seule pensée, celle de survivre, pour rentrer et retrouver sa femme à laquelle il a fait la promesse de revenir. Il accepte donc tout, de n’être rien, de ne plus avoir ni langage ni dignité. Il devient tout d’abord le « scheizeman » (l’homme merde), chargé de vider à mains nues les latrines du camp, puis le « chien Brodeck » qui rampe, marche à quatre pattes, aboie, lape, se laisse mener en laisse, et dort dans une niche.

L’évocation des camps et l’idée de l’individu ravalé à une masse informe « des ombres pareilles les unes aux autres » ne sont pas sans rappeler le témoignage de Primo Levi sur l’holocauste et notamment Se questo è un uomo (Si c’est un homme), l’œuvre également d’un autre auteur déporté dans les camps, Jorge Semprun. Semprun décrit dans l’expérience concentrationnaire l’au-delà ou plus exactement la traversée de la mort (je renvoie à un autre billet sur cet auteur dans ce blog, Jorge Semprun « Adieu vive clarté… »).
A ce propos enfin, il est intéressant de noter que Philippe Claudel vient d’être élu il y a peu par l’Académie Goncourt au couvert de Semprun, mort le 7 juin 2011. Le choix n’est pas neutre.

« Depuis le camp, je sais qu’il y a davantage de loups que d’agneaux » dit Brodeck. L’expérience des autres, certes, de lui-même aussi, pris dans l’engrenage de la peur et du besoin. Car la question morale dans le roman est toujours présente et personne n’y échappe. Comment réagit-on dans une situation extrême, acculé à ses limites, face au mal ? Et le pardon est-il possible ?

Plusieurs souvenirs harcèlent Brodeck. Certains traduisent bien l’ambigüité du mal, comme l’épisode du wagon et de l’eau dérobée à la jeune mère et son nourrisson, celui aussi de cette jeune aryenne qui berçant avec amour son enfant dans ses bras regarde chaque matin au camp avec jouissance la pendaison de la victime du jour. L’amour et l’innocence se mêlent à la haine et la perversité et si les loups torturent Emilia, sa femme, la rendent folle à jamais ; c’est néanmoins la beauté qui au final l’emporte dans le regard de Poupchette, l’enfant « née de l’horreur».

Brodeck finit par quitter le village, avec sa femme, sa fille et la fidèle Fédorine. Le lecteur, lui, quitte le roman avec l’impression d’avoir traversé une œuvre grave, terriblement humaine, et toujours profondément actuelle.

Ecrivain, homme politique, militant, déporté, survivant, polyglotte, traducteur, philosophe, poète, scénariste, etc. les étiquettes sur Semprun sont nombreuses. Le choix est difficile, car dans chaque domaine il se distingue. A l’intellectuel brillant fait face un homme d’action et de courage qui adhère au parti communiste, survit aux camps de concentration, combat Franco, et prend position en tant que ministre de la culture en 1988, dans le gouvernement socialiste de Filipe Gonzalez.
Madrilène de naissance, il adopte très vite le français comme langue d’usage et de plume, parle en plus de l’espagnol et du français, couramment l’allemand et aussi l’italien. A la fin des années 30 il est étudiant en philosophie à Paris ; il est arrêté et déporté en 1943 en Allemagne dans le camp de Buchenwald.

La littérature et particulièrement la poésie lui permettent de survivre au Mal et de revenir de l’enfer. Dans L’écriture ou la vie (si fort, si beau) il relate cette douloureuse traversée des ténèbres « sensation soudaine, très forte, de ne pas avoir échappé à la mort, mais de l’avoir traversée. D’avoir été, plutôt, traversée par elle. De l’avoir vécue, en quelque sorte. D’en être revenu comme on revient d’un voyage qui vous a transformé : transfiguré, peut-être ». Son écriture devient le lieu de mémoire, le moyen à la fois d’échapper à son passé comme de s’y replonger et de s’y perdre. Le grand voyage refait ainsi le chemin fatidique qui le conduit de l’arrestation à l’arrivée au camp, décrit son expérience concentrationnaire, celle des hommes, aculés dans leurs dernières limites.

Auteur prolixe de romans, d’essais et de scénarios de films (ex. L’Aveu de Costa-Gavras en 1970 avec Yves Montand dans le rôle principal), il publie l’année dernière son dernier roman intitulé Une tombe au creux des nuages qui regroupe des réflexions sur la mémoire, la judéité et la politique – pensées recueillies à partir de conférences données en Allemagne de 1986 à 2005. Le titre est un écho au célèbre poème de Paul Celan Todesfuge (Fugue de mort) « Dann steigt ihr als Rauch in die Luft / dann habt ihr ein Grab in den Wolken da liegt man nicht eng – Alors vous montez en fumée dans les airs /alors vous avez une tombe au creux des nuages on n’y est pas couché à l’étroit » et fait bien évidemment allusion à l’extermination massive des juifs, à leurs incinérations. On suit ces nuages de fumée « sur les monts de Thuringe, au loin. Le paysage en somme, éternel, qu’avaient dû contempler Goethe et Eckermann lors de leurs promenades sur l’Ettersberg. (L’écriture ou la vie)

Très cultivé, Semprun illumine son œuvre de références et citations aux philosophes, poètes et écrivains de tout bord. Ils conversent avec intelligence et humanité avec son lecteur, s’interroge, nous pose des questions et nous permet d’appréhender le monde à travers d’autres regards. C’est ainsi grâce àSemprun que j’ai véritablement découvert René Char, si cher à l’écrivain, et qu’il citait fréquemment. Sous sa plume et venant éclairer la noirceur de ses textes, on trouve des éclats de lumière tels que « J’ai pesé de tout mon désir / Sur ta beauté matinale » ou bien encore « Beauté, je me porte à ta rencontre dans la solitude du froid. / Ta lampe est rose, le vent brille. Le seuil du soir se creuse » (René Char).

Un monde volontairement peuplé de citations pour mieux en comprendre sa complexité, on passe du français à l’allemand (langue qu’il continue à aimer, malgré tout), à l’espagnol, à l’italien. Car au fond et comme il le disait lui-même avec les vers de Cesar Vallejo « Me gusta la vida enormemente».

Un grand homme, une grande œuvre.

Il était poète, romancier, traducteur. Il se voulait plus accessible que Montale. Pavese le fut.
Ses poèmes sont limpides, dans une langue simple et belle ; le rythme toujours monotone épouse la mélancolie des recueils, qu’il s’agisse de Lavorare Stanca (Travailler fatigue) ou de Verrà la morte e avrà i tuoi occhi (La mort viendra et elle aura tes yeux).
Lavorare ou Vivere stanca?…

Ces derniers vers posthumes font sa célébrité, alors que Calvino disait de son œuvre « una vocce isolata della poesia contemporanea ».

«Verrà la morte e avrà i tuoi occhi
questa morte che ci accompagna
dal mattino alla sera, insonne,
sorda, come un vecchio rimorso
o un vizio assurdo. I tuoi occhi
saranno una vana parola,
un grido taciuto, un silenzio.
Cosí li vedi ogni mattina
quando su te sola ti pieghi
nello specchio. O cara speranza,
quel giorno sapremo anche noi
che sei la vita e sei il nulla.

Per tutti la morte ha uno sguardo.
Verrà la morte e avrà i tuoi occhi.
Sarà come smettere un vizio,
come vedere nello specchio
riemergere un viso morto,
come ascoltare un labbro chiuso.
Scenderemo nel gorgo muti».
22 marzo 1950

«La mort viendra et elle aura tes yeux –
cette mort qui est notre compagne
du matin jusqu’au soir, sans sommeil,
sourde, comme un vieux remords
ou un vice absurde. Tes yeux
seront une vaine parole,
un cri réprimé, un silence.
Ainsi les vois-tu le matin
quand sur toi seule tu te penches
au miroir. O chère espérance,
ce jour-là nous saurons nous aussi
que tu es la vie et que tu es le néant.

La mort a pour tous un regard.
La mort viendra et elle aura tes yeux.
Ce sera comme cesser un vice,
comme voir resurgir
au miroir un visage défunt,
comme écouter des lèvres closes.
Nous descendrons dans le gouffre muets».

Cesare Pavese (1908-1950)