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« Le minuscule, porte étroite s’il en est, ouvre un monde » selon Bachelard, une citation qui aurait pu servir d’ouverture au recueil de Florence Noiville « Ecrire c’est comme l’amour », paru en anglais sous le nom encore plus évocateur de « Literary miniatures ».

Ce monde, c’est en l’occurrence celui d’une trentaine d’hommes et de femmes qui ont franchi le seuil de mots et sont entrés en littérature, par la grande porte ou bien par une plus dérobée. Car si beaucoup ont des consonances familières et sont sur la liste selecte du prix Nobel (Saul Below, Nadine Gordimer, Toni Morrison ou Imre Kertesz), d’autres arrivent avec pour bagage quelques livres et un nom encore étranger au lecteur (Carlos Liscano ou Ersi Sotiropoulos).

L’échelle est celle des miniaturistes – vue plongeante, surplombante qui nous mène par des chemins de traverse au cœur du sujet. En très peu de pages et quelques touches choisies-réduites, Noiville dresse un portrait vivant ; elle explore l’invisible, touche à l’universel et l’intime. Elle éveille surtout l’envie de plonger dans chaque œuvre, d’en savoir plus ou de se laisser guider vers l’inconnu.

L’entretien a lieu de préférence dans un lieu familier entouré des objets du quotidien ; l’escargot est pris dans sa coquille, quand il ne se rétracte pas. Certains se prêtent au jeu, d’autres moins. Et si Antonio Lobo Antunes compte parmi ces derniers, il aura au moins sans le savoir contribuer avec une certaine poésie au titre français du recueil. Parfois sympathiques, parfois froids, accessibles ou distants, quelques traits permettent de rendre l’atmosphère, campent un caractère ou révèlent une obsession. La description gagne vite en couleurs et profondeur. Les citations se mêlent aux brides de conversation ; la voix résonne comme les silences qui toujours en disent longs. Entre les lignes ou plutôt au delà de celles-ci, le portrait apparait, en chair et en os – en creux souvent. Il est toujours saisissant.

Chaque portrait-miniature est paru dans la presse lors de ces vingt dernières années (« Le monde des livres »). Regroupés dans un livre, ils nous font voyager dans le temps, d’un pays et d’une langue à l’autre – une agréable façon de revoir, découvrir, marcher à la rencontre De Mario Vargas Llosa, campé à deux reprises, Amos Oz, Cees Nooteboom, Herta Müller, Aharon Appelfeld et bien d’autres.

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BoisEncore le silence complet, il est tôt. La bouilloire bat la mesure en cadence, un chuchotement léger monte, enfle, puis gronde. Elle hurlerait comme la sirène des vieux trains si on ne la retirait pas rapidement. Les grains de café fraîchement moulus forment une masse plus sombre dans la cuisine obscure.

Les mains s’orientent au bruit de l’eau en ébullition, elles suivent l’arôme puissant, présence réconfortante du matin. La chaleur monte en volutes. Elle s’engouffre dans un cratère mouvant, balbutiant quelques bulles brûlantes dont il faut se prévenir en ajustant la collerette blanche aux cornettes pointues.

Longue élégante, la bouteille aux parois de verre transparentes est prête, droite et stricte, une nonne vêtue de noir et blanc. On l’attrape par le cou, il est en bois clair ; son écharpe de cuir se termine par deux pompons de bois lisse.

Pas de chant du coq ici mais aux premières nuances de l’aube, le rituel bienveillant du moulin à café et le murmure de l’eau.

photo avion nuitUn morceau de verre éclate.
Sans doute un bruit de l’extérieur venu se fracasser sur la paroi des songes. L’image disparaît emportant avec elle les derniers lambeaux de lueurs et l’illusion du bonheur.
Lentement, dans le noir, tout reprend forme.

La chambre est froide, comme inhabitée.
Est-ce l’heure de ceux qui rentrent tard ou bien des autres qui se lèvent tôt ?

Attrapée en elle-même, la pensée virevolte. Saute-mouton sans pattes, rien n’avance plus. Tout semble opaque, infranchissable ; l’atmosphère est moite et l’esprit englué dans une nasse. Le temps s’étire, lascivement.

L’espace se résume au lit devenu l’ennemi.
A gauche, à droite, sur le dos, puis le ventre.

Le corps lourd et maladroit cherche des poses, aimerait tant s’oublier et de nouveau pouvoir sombrer. Le fleuve des évènements coule, des visages connus s’y reflètent. Ces voix familières résonnent encore, un écho insaisissable cependant.

A gauche, à droite, sur le dos, puis le ventre.
Les minutes, puis les heures tombent, sans pitié et l’angoisse, indéfinie, tâtonne. Elle rampe, se rapproche. Sa menace est réelle.

Alors, le pouls dans les paupières, je fuis et quitte pour de bon la chaleur du repos.

ImageEn bleu je vois la vie le matin
celle du lac, étendue fidèle,
toujours là, promesse de demain;
son eau profonde m’ensorcelle.

Juste au dessus monte orange,
jaune ou rose un jour nouveau.
La clarté, de la nuit, se venge;
repousse l’insomnie, ce bourreau.

Blanches, des volutes de fumées
aux couleurs du ciel se mêlent,
signaux de froid qu’un sorcier zélé
lance à tous ceux qui dans le gel

dehors, bientôt s’aventureront.
A l’intérieur, la tasse brune
réveille dans un premier frisson
l’esprit encore dans la brume.

Les mains au chaud, le regard perdu
entre les lignes du livre ouvert,
l’imagination est bienvenue;
tout paraît neuf, engageant et clair.

Rien ne bouge dans la rue encore,
des pages monte un doux parfum
plein de confiance, sensuel et fort.
En bleu je vois la vie le matin.

ImageDe froid, de fièvre
On s’enfonce dans le blanc
Tout le corps en feu.

Dans l’air un « Maman ! »
Que crient mille bouches
Se perd dans le froid

Boules de sucre
Pommes rouges de l’enfance
Plaisir fondant

Joyeux cortège
Les rires perlent au vent
Des enfants au jeu.

Luges de couleur
Glissent, souffles et bise
Un Brueghel d’antan.

                       Image

Aujourd’hui, bien-sûr. Dans l’étendue limpide qui t’a ravie, tu te reflètes. Au détour de mes promenades, présente et loin, à chaque premier regard le matin, absente et proche. Ce ne sont plus trois mois qui nous séparent mais des années que le temps étire, implacable. Aujourd’hui, bien-sûr, car les dates sont aussi fidèles que cruelles. Pourtant, bien souvent la nuit, je rêve que je ne rêve pas. Joie, alors, des retrouvailles qui n’en sont pas. Le portail s’ouvre, j’avance, tout est possible.

ImageUn an depuis notre dernière visite et bien sûr tout est immuable. Même chaleur d’été, semblables paix et joie enfantine. Nous poussons le portillon, nous glissons à travers les allées, cherchons quelques minutes, puis retrouvons les noms gravés dans la pierre que quelques brins d’herbes sont venus recouvrir. « Les voilà ! » Alignés sagement les uns à côté des autres, ils nous accueillent, simplement.

On discute, s’active, reprend possession des lieux. T. est à peine visible, envahi par la mousse ; W. semble figer en mai, seul mot qui émerge ; et R. paraît bouger, emporter par une colonie de fourmis au travail. Quant à Chloé, je note cette fois son signe du zodiaque : sagittaire, comme moi.

La promenade au cimetière est un rituel, comme celui d’aller vérifier si les mûriers ont déjà des baies. On en revient avec un bouquet de courtes fleurs jaunes, de feuilles entrelacées ou bien avec quelques récipients tâchés de fruits encore chauds et au dessus desquels s’agitent des moucherons. La maison offre une vue surplombant la vallée, belle et paisible : un horizon de montagnes, ondoyantes, moutonnantes ; des praires et des champs aux multiples tons de verts. Du portique il fait bon s’abîmer dans la douceur du paysage, un livre à la main – le regard dissipé entre les mots et la nature.

Se promener prend une allure proustienne, car c’est automatiquement faire le choix entre deux côtés : partir au sud, et prendre celui des mûriers qui délimitent la prairie où paissent des vaches indolentes, ou bien remonter vers le nord et opter pour celui du cimetière en bordure de forêt. Il n’y a ici aucune autre vraie possibilité d’ailleurs depuis que la quatre-voies au bout du sentier a remplacé l’ancienne route de campagne où deux voitures pouvaient auparavant difficilement se dépasser. Jour comme nuit, et bien que cachées par les arbres, les voitures ronronnent sans discontinuer, empêchent toute échappée à pieds. Partir sans engin, c’est donc traverser champs et forêts, ou bien s’engager, valeureux sur une route étroite qui dessert quelques fermes, au risque de se faire courser par des chiens peu habitués à voir passer autre chose que des tracteurs ou machines agricoles.

Sérieux à l’ouvrage, comme toujours, les enfants grattent et nettoient les pierres pour que tout redevienne aussi propre que lors de leur dernier passage. Ils s’adressent aux trois garçonnets comme à des camarades quittés après un jeu, un autre jour de vacances. «Attends, je vais te débarrasser de toutes ces fourmis, tu vas voir ». Sans y prendre garde, il passe de la troisième personne à la seconde créant l’amitié, si facile à leur jeune âge. Rien n’est différent de l’été passé et surtout rien ne sort de l’ordinaire, pourtant une chose m’étonne et me laisse un sentiment de joie que je ne comprends qu’ensuite, une fois revenue vers la maison. Car j’ai l’impression aussi d’avoir rendu visite à quelqu’un de cher, alors que cette famille m’est inconnue, qu’elle a vécu il y a presque cent ans et surtout qu’elle n’est plus.

Il y exactement un an nous faisions connaissance au hasard de notre balade, prenions note surtout d’existences que nous avions omises par faute d’attention. Chloé nous reçoit aujourd’hui, entourée de sa progéniture, celle qui à tout jamais est ancrée dans l’enfance et l’autre qui ensuite s’est perpétuée. Elle nous conte en silence son histoire, nous fait rêver sa présence et nous salue au détour de nos vacances.

S’il est des amitiés qui se passent de langage commun, d’autres qui sortent des romans pour se fixer plus assurément dans la réalité, il semble qu’il y en ait d’autres encore qui bravent le temps, cette ligne soi-disant linéaire, et redéfinissent la frontière séparant les vivants des morts.

Les ongles noirs, les enfants repartent satisfaits, sachant que demain sans doute nous reviendrons, puis la fois prochaine, un jour.