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Balzac

Balzac avait déjà dans Eugénie Grandet traité de la paternité et de l’importance de l’argent. On y voyait l’avarice du père Grandet côtoyer la générosité de sa fille, l’or triomphé des sentiments et la pureté finalement vaincue. Les thèmes réapparaissent dans Le Père Goriot et si l’approche ainsi que les retombées sont différentes, il n’en reste pas moins que la paternité comme l’argent restent les deux grands moteurs de l’histoire.
Goriot est père, Goriot est deux fois père, Goriot est le père eternel. Il est celui dont la vie ne tourne qu’autour du bonheur de ses deux filles : Anastasie et Delphine qu’il idolâtre. L’argent, quant à lui, est ce qui décrit les jeunes femmes. Il les motive, les définit. Pour arriver dans le monde, s’en faire accepter et entretenir leurs amants de cœur, elles n’hésitent pas à saigner leur père, le réduire petit à petit à la mendicité et finalement à le faire mourir.

Un autre personnage tisse le lien funeste entre père et filles, Eugène de Rastignac. C’est un jeune homme ambitieux, provincial noble et désargenté. Il monte à Paris pour y faire son droit, mais surtout pour y faire bonne fortune et devenir quelqu’un. Encore innocent car non exposé au vice, il se propose d’apprendre très vite les roueries du Faubourg Saint Germain, conscient de devoir en passer par là pour arriver dans la vie. Il devient le confident de sa cousine, madame la vicomtesse de Beauséant, reine des salons parisiens, qui l’introduit dans le monde ; devient le protégé d’un ancien forçat évadé, Vautrin alias Trompe la mort puis enfin l’amant de la belle Delphine de Nucingen. L’ascension sociale comme dans Bel Ami de Maupassant se fait par les femmes. Peu de place est faite ici pour les vrais sentiments qui finissent enterrer dans les campagnes ou railler en place publique. Madame de Beauséant, véritablement éprise de son amant, le marquis d’Ajuda-Pinto en fait les frais. Trahie, délaissée puis raillée elle fuit le monde et cache sa douleur en province.

Le vice vainqueur de la vertu est un thème proprement balzacien. Il est amplement développé dans le personnage de Goriot qui incarne la bonté sacrifiée. L’amour du père pour ses filles, poussé à l’extrême, est pathologique et remplace la monomanie du Père Grandet pour l’argent. Elles sont ses pièces d’or, tout son trésor -celui pour lequel il sacrifie sa fortune, son honneur et sa vie.

A soixante neuf ans et après avoir richement marié ses deux filles, l’ancien vermicellier Goriot, prend un appartement à la pension Vauquer tenue par la veuve du même nom. Encore bien portant, il attire au début l’attention de la veuve, à l’affut d’un possible prétendant. Très vite l’intérêt tourne court. Les pensionnaires sous la houlette de madame Vauquer rabaissent Goriot à mesure que sa bourse se vide car chaque visite de Delphine et Anastasie équivaut à une nouvelle demande d’argent pour alimenter les frivolités des jeunes femmes. Goriot troque son logement pour un autre moins confortable puis finalement pour une chambre délabrée dans les combles du bâtiment. De façon paradoxale, plus ses moyens financiers et sa reconnaissance sociale baissent et plus il monte les étages de la sombre pension.

Rastignac prend en pitié Goriot, bientôt surnommé dans la pension par condescendance « le Père » Goriot. Eugène est tiraillé entre son inclination pour Delphine et sa compassion pour le bonhomme exploité par tous. De façon similaire il oscille entre l’appel de la vertu incarnée par sa famille (mère et sœur) en province et l’attrait du vice dans la personne de Vautrin. Tel Méphistophélès voulant s’emparer de l’âme de Faust Vautrin cherche à corrompre le jeune homme et le faire tremper dans une sordide affaire de duel qui lui permettra finalement d’épouser une pauvre mais riche héritière de la pension, Victorine Taillefer. Vautrin ne pourra pas jouir des résultats de son complot. Repairé par la police, il tombe dans un traquenard mené par une des pensionnaires, Mademoiselle Michonneau. Celle-ci permet son arrestation en faisant tomber le masque du bon bourgeois et en révélant sa véritable identité de forçat évadé et de voleur de grand chemin.

Si nombre de personnages ont une psychologie fouillée et jouent un rôle important dans le roman (pour exemple Vautrin), Rastignac n’en reste pas moins la véritable clef de l’intrigue, le point névralgique de l’œuvre – celui vers lequel convergent tous les intérêts et autour duquel tout se resserre. Là encore, rien de nouveau dans cette technique. Bien souvent les romans de Balzac mettent l’accent dans leur titre sur un personnage précis, le père Goriot, Eugénie Grandet, la Cousine Bette, ou même Madame de Morsauf alias Le lys dans la Vallée. Le roman, lui, choisit souvent de mettre ces héros éponymes en lumière grâce à l’aide d’un second personnage dont l’ampleur grandit au fil des pages au risque même de supplanter le soi-disant personnage principal. Dans Le père Goriot, il s’agit de Rastignac et de son apprentissage de la vie (éducation à la fois sociale, politique et sentimentale) ; dans Eugénie on pense au Père Grandet, dans Bette à la terrible Valérie Marneffe et dans Le Lys à Félix de Vandenesse.

Rastignac, tout comme Félix de Vandenesse, n’est ni entièrement méchant, ni foncièrement bon. Ainsi il continue à voir et aimer Delphine en dépit de l’ingratitude notoire de celle-ci envers son père, il consent aussi par passivité et faiblesse au pacte proposé par Vautrin. En revanche il reste, avec son ami Bianchon, étudiant en médecine, au chevet du père Goriot agonisant ; il l’accompagne dans ses derniers moments, et enfin suit seul le cercueil du bonhomme vers le cimetière du Père Lachaise.

Goriot, quant à lui, n’est envisagé que sous l’angle de la générosité et du sacrifice, voire même peut-être de la bêtise. Son obsession paternelle lui fait accepter toutes les servitudes et tortures. Comme le saint des Evangiles il se laisse percer de flèches et n’accède à la béatitude que par le renoncement et l’acceptation de la douleur.
Une dernière lance mettra fin à son martyr. Delphine et Anastasie, dans une scène mélodramatique, s’entre-déchirent sous ses yeux comme des rapaces pour savoir laquelle des deux arrivera à arracher le plus d’argent au vieil homme. A bout d’énergie et effrayé par tant de violence, Goriot fait une apoplexie. Après une longue agonie, il s’éteint, seul et sans ses chères filles qu’il réclame en vain mais qui lui préfèrent un bal du Faubourg Saint Germain.

Le Père Goriot est un roman fondateur, il développe un grand nombre de thèmes et de personnages qui réapparaissent ensuite, à maintes reprises, dans la Comédie Humaine. C’est aussi, comme Balzac lui-même l’avait décrit, un roman de mœurs qui montre Paris en contraste avec la province, décrit salons, politique et époque. Enfin c’est le roman d’une société souvent sans cœur, volontiers amorale où Bien et Mal s’affrontent toujours et où ne triomphent que les plus forts.

Un an avec Balzac s’achève et les quatre romans majeurs proposés : Eugénie Grandet, Le Père Goriot, Le lys dans la Vallée et La Cousine Bette donnent un avant goût des quatre-vingt dix autres à peine évoqués. Que nous reste-t-il ? Un fourmillement d’idées, de passions, de contradictions, l’impression d’avoir assisté à la création d’un monde, c’est-à-dire dans ce qu’il a de plus et de moins beau, dans toutes ses facettes et sa complexité.
Et il nous reste surtout une envie, celle de poursuivre la lecture de l’œuvre à travers tous les autres romans, nouvelles, essais dont regorge la Comédie Humaine. Bonne lecture et bonne continuation!

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Blanche alias Henriette de Mortsauf, est la femme angélique, idéalisée et associée à l’image du Lys de la vallée (la vallée c’est la Touraine bien-sur et les alentours de Saché si chers à Balzac).
Mariée, mère de famille, Mme de Mortsauf s’éprend du jeune Félix de Vandenesse mais refuse de jamais lui céder. Elle réclame tout à la fois pureté, chasteté, fidélité et obéissance. Leur amour s’épuise en bouquets, en promesses, lettres, soupirs et désirs refoulés jusqu’à ce que Félix succombe finalement au plaisir charnel dans les bras de Lady Dudley.

« L’ouragan de l’infidélité » sera fatal à Henriette et le Lys « comme trop chargé de pluie » finira par s’étioler et mourir. Ce n’est donc qu’au prix de sa vie qu’elle saura préserver sa pureté.

L’amour que voue Mme de Mortsauf à Félix, par sa force, son intransigeance et ses codes, n’est pas sans rappeler l’amour courtois du Moyen-âge.

Mais qu’entend-on par amour courtois ou encore « fine amor » ?

La « fine amor » est un idéal amoureux inventé par les troubadours au XIIe siècle. En tant que mouvement littéraire et culturel il contribue de façon essentielle à la littérature universelle.
C’est l’amour parfait ou plus exactement l’amour porté à la perfection, l’art d’aimer, l’amour par excellence. L’amour humain est sublimé en amour divin, la passion devient mystique.

Tristan et Iseut, mythe célèbre qui traverse le temps et inspire un nombre impressionnant d’œuvres d’art, illustre les thèmes chers à l’amour courtois car dans la « fine amor » il y a toujours association entre amour, souffrance et mort. Les troubadours jouent d’ailleurs volontiers avec l’homophonie qui existe entre « l’amor » et « la mort ». L’idée en soi n’est pas particulière à l’âge médiéval car elle est déjà développée chez les poètes latins comme Ovide, elle prend cependant une ampleur extrême au Moyen-âge.

Les hypothèses sont nombreuses quant à l’origine de la « fine amor» (notons qu’on garde en français moderne l’expression « fine fleur » pour exprimer un caractère de perfection, d’excellence).

On évoque généralement :

• La thèse folklorique (chansons liées au cycle des fêtes populaires et des saisons)

• La thèse cathare, développée par Denis de Rougemont dans L’Amour et l’Occident. Selon Rougemont, le lyrisme courtois serait inspiré par l’atmosphère religieuse du catharisme. Les deux mouvements sont simultanés dans le temps (naissance et mort de la « fine amor » parallèle au catharisme qui s’éteint avec la croisade contre les Albigeois entre 1209-1229). « Est-ce pure coïncidence, si les troubadours comme les cathares glorifient – sans toujours l’exercer – la vertu de chasteté ? Est-ce pure coïncidence si, comme les purs, ils ne reçoivent de leur Dame qu’un seul baiser d’initiation ? Et s’ils distinguent deux degrés dans le domnei (=relation amoureuse) comme on distingue dans l’église d’Amour les croyants et les parfaits ? Et s’ils raillent les liens du mariage, cette jurata fornicatio, selon les cathares ? Et s’ils invectivent les clercs et leurs alliés les féodaux ? Et s’ils vivent de préférence à la manière errante des purs qui s’en allaient deux par deux sur les routes ? Et si l’on retrouve enfin, dans certains de leurs vers, des expressions tirées de la liturgie cathare ? » – extrait tiré de L’Amour et l’Occident, Denis de Rougemont.

• La thèse arabe
Influence de la civilisation et poésie arabes sur la « fine amor ».

Les grands principes de l’amour courtois sont les suivants :
• souveraineté absolue de la Dame : C’est la dame qui dicte le jeu amoureux (important de relever cette caractéristique sachant que la société médiévale est profondément misogyne. L’idée de domination féminine est donc révolutionnaire et renvoie en l’inversant à la hiérarchie féodale traditionnelle. Ce n’est plus l’homme qui commande à un vassal, c’est la femme qui transforme l’homme en chevalier servant, en esclave (transposition amoureuse du pacte vassalique).
L’image de « la Dame sans merci » ou de « l’amant martyr » est reprise ensuite par de nombreux poètes. On pense notamment ici au poème de Keats intitulé La belle Dame sans merci.

• épreuves amoureuses : l’amant ne peut prétendre au titre s’il n’a pas satisfait aux épreuves destinées à tester ses sentiments.

• clandestinité : il s’agit presque toujours d’un amour adultère, la Dame est mariée.

• création poétique : l’amant est aussi le poète qui chante (cf. Troubadours, poètes de langue d’Oc, c’est à dire du sud de la Loire et Trouvères, poètes du nord de la Loire chantant en langue d’Oïl).

Le lyrisme des troubadours se répand ensuite au XIIème siècle dans toute l’Europe. Il donne naissance en Italie au Dolce Stil Nuovo (ex. poésie de Dante, de Pétrarque) et en Allemagne avec les Minnesingers (poètes musiciens qui chantent l’amour).
La maison est petite, perdue parmi les immeubles haussmanniens qui la dominent. On y accède par la rue Raynouard (Paris 16e, métro Passy), quelques marches derrière le portail d’entrée descendent vers un jardin encaissé, de forme oblongue. Le jardin surplombe la Seine et offre une vue imprenable sur la tour Eiffel – monument que Balzac précède d’un demi-siècle et qu’il n’aura donc eu l’occasion, ni de voir, ni même d’imaginer. Lorsqu’il loue cette maison en 1840, elle se trouve alors en dehors de Paris, loin de l’effervescence du centre – petite province aux abords de la capitale, banlieue plus calme et surtout plus abordable pour un Balzac endetté.
La maison est constituée d’un rez-de-chaussée surmonté de deux étages, Balzac (alias Monsieur de Breugnol pour mieux fuir ses créanciers) n’occupait que le dernier étage, celui donnant sur l’extérieur (rez-de-jardin). Les autres étages de la maison possèdent une entrée sur la rue en contrebas, on y pénètre par une cours pavée. Les pièces sont petites, le plafond est bas, le décor est simple. Tout respire la modestie et la maison n’a de vrai charme que par son jardin dominant Paris.

                 

C’est dans une pièce carrée, minuscule et assombrie par les lambris en bois que Balzac s’enferme jusqu’à quinze heures, voire vingt heures par jour (selon ses dires) pour écrire. Peu de meubles peuvent y tenir. En son centre trône une petite table rectangulaire qui rappelle les bureaux d’écolier, devant elle un siège en tapisserie, au dossier haut et droit. Un coffre en bois se trouve dans le coin, un crucifix impressionnant et quelques décorations au mur ; une petite ouverture derrière la table de travail permet d’admirer la Seine et la vue de Paris. Enfin, et surtout, une porte-fenêtre donne directement sur le jardin, on se plait à penser que Balzac s’octroyait régulièrement des pauses à l’air libre, faisait quelques tours de jardin pour que l’inspiration revienne avant de retourner dans son antre. L’endroit surprend, on se s’attend pas à un bureau ou une étude semblable. La surprise naît du contraste entre l’immensité de l’œuvre balzacienne et la petitesse, la sobriété du lieu où il écrit. La relation, disproportionnée, laisse rêveur. C’est donc dans cette pièce sans éclat, anodine, que s’est calée la stature imposante de Balzac, c’est donc là qu’il a su créer des mondes, faire vivre des centaines de personnages!

Une autre pièce consacrée à l’exposition en cours sur Louise Bourgeois et Eugénie Grandet évoque d’ailleurs avec justesse l’ampleur de l’œuvre. Derrière une paroi vitrée des centaines de miniatures en bois, serrées les unes aux autres, sont accrochées au mur. Elles ont servi à imprimer les images destinées aux premiers exemplaires de La comédie humaine. Plus de quatre cent personnages, gravés à même le bois, se profilent sur un fond noir et blanc. Une généalogie détaillée sous la vitrine explique les liens de parenté, renvoie aux romans, précise les lieux et recrée l’état civil balzacien.

Peu de choses au demeurant sur l’exposition annoncée à l’affiche, sans doute parce que Louise Bourgeois est morte avant d’avoir mené à bout son projet, soit une réflexion personnelle sur le personnage d’Eugénie Grandet, sur son statut de femme, sur le ratage de sa vie, sur le destin d’une jeune fille, prise entre un père abusif et ses propres idéaux finalement piétinés par le temps et la société. Une salle cependant montre une vingtaine de petits cadres, faits de broderies, travaux d’aiguilles, linges passementés, de minuscules réalisations, toutes vaines et symbolisant la fuite du temps, le lent processus d’étouffement et la profonde mélancolie d’Eugénie, confinée dans un monde trop étroit pour ses rêves.

Mon cadre préféré est celui qui représente une horloge à l’aide de douze pierres transparentes, simples verroteries qui pourraient orner un pendentif, deux aiguilles cousues d’un fil noir sont arrêtées sur dix heures.
En bref, une exposition que je ne recommande qu’aux Balzaciens, eux seuls sauront pleinement apprécier.
Une exposition est consacrée à l’œuvre de Louise Bourgeois sur Eugénie Grandet et la fascination que lui inspire ce personnage balzacien.
Elle se déroule à la maison de Balzac jusqu’au 6 février 2011, 47, rue Raynouard, Paris 16e.
Artiste et sculpteur franco-américaine, Louise Bourgeois est morte à New York en mai dernier à l’age de 98 ans alors qu’elle venait d’achever un travail sur l’héroïne de Balzac. Célébrée au niveau mondial elle est surtout connue pour ses sculptures géantes, très empreintes d’éléments autobiographiques et psychologiques. L’œuvre qui vient à l’esprit de tous est probablement l’araignée d’acier gigantesque intitulée Maman et réalisée en hommage à sa mère, celle qui tisse les liens, symbolise la grandeur, la force et de façon ultime celle qui protége.

Parce que la figure d’Eugénie, étouffée puis finalement brisée par un père dominateur, lui rappelle douloureusement la sienne, l’artiste s’identifie au personnage et retravaille son propre passé, ses blessures, à travers gravures, peintures, compositions et petites pièces de broderie.

La maison musée de Balzac située dans le seizième arrondissement, étroite et sombre, souligne avec justesse le sentiment d’oppression, de solitude et de mélancolie évoqué par la vie d’Eugénie et illustré par les œuvres de Bourgeois.

Deux mondes s’affrontent dans Eugénie Grandet, celui de la pureté et de l’humain incarné par Eugénie, sa mère et la servante dite la grande Nanon et celui du vice et de la déshumanisation personnifié par tous les autres personnages. Le premier succombera au second ne laissant sur son passage que désillusion, amertume et destruction.
L’argent ou plus exactement l’or est ici le symbole du mal, le nerf de l’intrigue. Il salit tout sur son passage et n’épargne personne.
Balzac, en narrateur omniscient, nous prévient d’entrer, annonçant « une tragédie bourgeoise sans poison, ni poignard, ni sang répandu ; mais relativement aux acteurs, plus cruelle que tous les drames accomplis dans l‘illustre famille des Atrides ».

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Félix Grandet, maître tonnelier, est le père d’Eugénie. Avare et rusé, il s’enrichit par le commerce, l’usure et la spéculation. Il incarne l’image du nouveau riche, celui qui après la révolution de 1789 et grâce à sa richesse surpasse l’aristocratie et l’église. Grandet n’a de passion que pour le pouvoir et la contemplation de son or. Célèbre pour son avarice, il règne dans sa maison en despote, semant la terreur auprès de sa femme, toujours apeurée, et de sa fille, obéissante et effacée. Autour d’eux gravitent deux familles, les Cruchot, soit le notaire, l’abbé et le neveu ainsi que les Des Grassins, père, mère et fils – microcosme représentatif de la société. Tels des vautours à l’appât du gain, ils traquent la future héritière, abreuvant Eugénie de fausses prévenances et d’une amitié feinte.

Le roman a pour toile de fond la province (en opposition à Paris), plus précisément Saumur en 1819, et commence alors qu’on s’apprête à fêter les vingt-trois ans d’Eugénie. Tout le monde se retrouve pour faire sa cour autour d’un jeu de société. L’atmosphère est morose; la maison sordide, froide et étriquée, à l’image de l’avare qui la possède.

Un coup frappé à la porte annonce la tragédie à venir. Charles Grandet vient d’arriver de Paris. C’est le neveu de Félix Grandet. Beau, à la dernière mode, dandy parisien sûr de lui, il dénote dans l’assemblée provinciale et ravit en l’espace de quelques secondes le cœur de l’innocente Eugénie qui croit « voir en son cousin une créature descendue de quelque région séraphique ».

On apprend très vite la raison de sa venue à Saumur et ce par l’entremise d’une lettre remise à Félix. Charles est envoyé par son père, Guillaume Grandet. Guillaume en faillite a voulu avant de se suicider confier à son frère le destin de son fils chéri.

Charles, lui, ne prend connaissance du contenu de la missive que le lendemain de son arrivée alors que sa jeune cousine, sa tante et Nanon s’évertuent à lui plaire et cherchent -comme faire se peut- à adoucir le régime spartiate de la maison. La scène du petit-déjeuner souligne l’aspect tragi-comique de la situation. Grandiose pour les trois pauvres femmes qui enfreignent toutes les règles habituelles, il n’en reste pas moins très frugal pour Charles tout comme pour le lecteur. Le retour inopiné du Père Grandet, qui mesure d’un regard l’ampleur de la désobéissance ainsi que l’incompréhension du cousin devant l’affolement des trois femmes suscitent le rire. Cette scène rappelle le comique de Molière et le personnage de Grandet fait souvent écho à celui d’Harpagon dans L’avare.

La vue de Charles a l’effet d’une véritable bombe sur Eugénie dont l’existence se résume jusqu’alors aux heures vides et silencieuses passées à « rapetasser des bas, à ravauder la garde-robe de son père » en compagnie de sa mère. Pour la première fois de sa vie elle s’observe, se pose des questions existentielles, doute de sa beauté et de son pouvoir de séduction.
Beauté artistique selon Balzac, Eugénie « grande et forte » a les traits épais. Elle n’est pas franchement jolie mais possède en revanche cette grâce pleine de pureté et de noblesse dont les peintres ou les sculpteurs sont friands.
L’éveil des sentiments amoureux a pour elle l’effet d’une nouvelle naissance « Il lui avait plus surgi d’idées en un quart d’heure qu’elle n’en avait eu depuis qu’elle était au monde » et toute son attention se dirige vers le moyen de plaire à Charles. La pauvreté de celui-ci lui donne la possibilité d’assouvir son besoin de sacrifice. Charles n’a plus rien et Eugénie possède une bourse pleine de pièces d’or remises par son père à chaque fête. Elle lui remet, s’offrant elle-même symboliquement par ce geste. Hésitant tout d’abord Charles finit par accepter. Il lui confie en échange un nécessaire en or, cadeau de sa mère défunte, qui contient les portraits en miniature de ses parents. L’or est donc l’élément qui sert de lien, celui qui soude l’entente d’Eugénie et de Charles (ironie suprême, même les sentiments les plus purs passent par des transactions marchandes ou pécunaires).

Les deux amants, unis par leur secret, profitent des quelques jours avant le départ de Charles pour les Indes où il doit faire fortune, pour se connaître, s’apprécier, pour se promettre enfin amour et mariage au retour de Charles. Quelques jours de bonheur et un baiser furtif scellent la promesse.

Une tempête cependant menace la félicité d’Eugénie et de toute la maisonnée. Selon le rituel familial, Grandet demande une fois par an à sa fille de voir son or pour jouir ainsi du spectacle de son pécule. Le jour redouté arrive et Eugénie avoue à son père ne plus être en possession de ses pièces d’or. La réaction de Grandet est terrible. Fou furieux il punit sa fille au pain et à l’eau, lui interdisant tout contact avec le reste de la famille et le monde extérieur. Eugénie trouve la force de résister dans son amour. Une lutte s’engage entre le père et la fille. Ils montrent un entêtement similaire et finissent par causer la mort de Madame Grandet qui nature soumise et bonne, succombe à la guerre familiale. Elle meurt, de façon aussi angélique qu’elle avait vécu. Sa mort rapproche alors Grandet de sa fille car il ne peut prendre le risque de voir Eugénie réclamer son héritage. Pour qu’elle renonce à ses droits et lui laisse l’usufruit des biens, il faut donc lui pardonner. Il le fait, par pur intérêt.

Le temps passe, Grandet devient gâteux et seul le magnétisme de l’or arrive à raviver son regard vitreux. Il meurt finalement en tentant dans un ultime sacrilège d’arracher au prêtre le crucifix en or. Balzac décrit avec force détails deux agonies aux antipodes l’une de l’autre: la première est angélique, la seconde démoniaque.

Quelques années plus tard, soit sept ans après le départ de Charles, une première lettre arrive. Hélas sa teneur est différente de celle qu’Eugénie escomptait. Charles, dont la bonté n’était que le fruit de son jeune âge et qui tenait en germe les vices de son oncle, a bien vite oublié sa cousine. L’argent l’a corrompu, il est devenu un être cynique, sans aucun scrupule qui s’est prêté à toutes les bassesses imaginables pour faire fortune. De retour des Indes, il cherche à achever son ascension sociale en épousant une demoiselle d’Aubrion qui lui procurera un titre de noblesse. Charles demande donc à Eugénie dans sa lettre de lui renvoyer le nécessaire de sa mère et lui annonce son futur mariage, reléguant aux enfantillages leur promesse initiale.

Eugénie s’effondre. Sa première idée est de se retirer au couvent et d’y enterrer la sainteté de son amour. Elle décide finalement d’aller au bout de son sacrifice et de son obsession « Elle se retirait en elle-même, aimant et se croyant aimée. Depuis sept ans sa passion avait tout envahi ». Elle demande alors au Président de Bonfons, alias le neveu des Cruchot, de se rendre à Paris, d’y régler les dettes de son oncle afin que Charles puisse sans problème épouser Mademoiselle d’Aubrion. Elle accepte ensuite d’épouser le Président à condition que le mariage ne soit pas consommé.

Eugénie fait preuve à la fois de résignation et d’agression dans sa réaction. En effet rien ne la force à épouser qui que ce soit, si ce n’est la volonté de se venger de Charles. En payant ses dettes elle lui révèle sa richesse et l’atteint par sa bonté et son sens de l’honneur, en épousant le Président elle retourne contre lui l’arme même qui la blesse.

Une semaine après son mariage, le Président de Bonfons meurt subitement laissant une veuve de trente trois ans, riche et de nouveau convoitée pour ses millions par les familles nobles mais désargentées de Saumur. Seule figure aimante aux côtés d’Eugénie, sa fidèle servante, la grande Nanon devenue grâce à ses quelques rentes (encore l’argent donc) Madame Cornoiller.

Le roman se termine comme il a commencé. Eugénie de tous cotés est cernée pour son or et continue de mener une vie triste et monotone dans « La maison de Saumur, maison sans soleil, sans chaleur, sans cesse ombragée, mélancolique (…), à l’image de sa vie ».

Evoquer Balzac, c’est d’abord faire référence à l’ampleur de son œuvre. Entre 1820 et 1848 il rédige 95 romans et en prévoit 48 autres. Certains seront entamés mais laissés à l’état d’ébauche puisqu’il meurt d’épuisement en 1850, à l’âge de 51ans .
Douze volumes en La pléiade, les chiffres défilent et étourdissent.
Le projet balzacien repris sous le titre de La Comédie humaine (en hommage probablement à Dante) est grandiose, sa visée encyclopédique.

Balzac imagine trois grandes parties :
 les études de mœurs : de loin la partie la plus dense et classifiée en scènes diverses : scènes de la vie privée, de la vie de province, de la vie parisienne, de la vie politique, de la vie militaire et de la vie de campagne

 les études philosophiques (partie peu développée)

 les études analytiques (n’ayant que deux romans)

Architecte grandiose Balzac, à partir de 1834, a l’idée de faire reparaître ses personnages de roman en roman, tissant ainsi une chaîne et développant un sentiment d’unité dans son édifice romanesque. D’autres suivront le maître ; Zola notamment dans Les Rougon-Macquart.
Tout voir, tout montrer, tout décrire, tout dominer, tout expliquer – et recréer ainsi une société, celle de son temps ; c’est le but qu’il se donne dans La comédie humaine.

Quand on pense au génie artistique sous l’angle de la création monstrueuse et dévorante, l’image de Balzac s’impose. Son parcours est unique dans l’histoire des lettres et son ambition mégalomaniaque liée à sa fin tragique me rappelle personnellement cette histoire fantastique d’Alphonse Daudet intitulée La légende de l’homme à la cervelle d’or (extraite des Lettres de mon Moulin).

Selon la légende un garçon naît avec une tête démesurément grande. Enfant, il trébuche, se blesse mais en guise de sang ce sont quelques gouttes d’or qui perlent de son crâne. Sa famille réalise alors que son cerveau est en or et les parents les premiers réclament leur dû avant que le jeune homme ne parte et se lance dans le monde. Les autres bientôt le sollicitent puisqu’il est riche et n’a qu’à extraire de sa tête l’or massif qui s’y trouve. Après une vie dissolue, le jeune homme prend peur, freine ses folies, s’isole mais tombe hélas amoureux d’une coquette qui lui extorque ses dernières richesses. De santé précaire, elle meurt et il dépense tout ce qui lui reste pour l’enterrer pompeusement. Enfin, à moitié dément et «décervelé », il aperçoit une paire de jolies bottines dans la vitrine d’un magasin. Il veut les acheter pour son amante, dont il a déjà oublié la mort. Il entre dans le magasin et tombe bientôt ensanglanté et sans vie après avoir essayé de gratter les dernières parcelles d’or de son crâne.

Daudet termine son récit sur ces quelques lignes moralisatrices « Il y a de par le monde de pauvres gens qui sont condamnés à vivre avec leur cerveau, et payent en bel or fin, avec leur moelle et leur substance, les moindres choses de la vie. C’est pour eux une douleur de chaque jour ; et puis, quand ils sont las de souffrir… ».