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Andreï Makine

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De la Sibérie à la coupole, de l’orient à l’occident, vous êtes l’auteur de vingt livres, seize sous le nom d’Andréï Makine et quatre sous le pseudonyme de Gabriel Osmonde. Vous avez été le lauréat des plus grands prix littéraires (Goncourt, Médicis, Prix Goncourt des Lycéens, Prix mondial 2014 de la Fondation Del Duca etc.), enfin et surtout, vous êtes un grand écrivain français d’origine russe.

 

  • Andreï Makine, merci de passer ce moment aujourd’hui avec nous et de bien vouloir éclairer votre œuvre en répondant à quelques questions.
    J’ai relevé plusieurs éléments phares de votre biographie mais vous restez un écrivain dont on connaît au fond peu la vie, et dont les apparitions médiatiques sont rares, quelles sont les raisons qui vous poussent vers ce retranchement?

Qu’est-ce qui me pousse à une certaine retenue ou modestie ? J’ai reçu une leçon de votre grand écrivain Flaubert. Il disait : « je n’ai aucune biographie » et ajoutait : « parler de soi-même, c’est une tentation bourgeoise à laquelle je n’ai jamais succombé ». Il disait encore : « Faire et se taire ». Ceci aurait pu être la devise de ma vie. Pour l’instant je tiens cette ligne, même si de temps en temps je me plie à des entretiens comme ici, à l’Alliance Française de Chicago.

  • Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire quatre romans sous le pseudonyme de Gabriel Osmonde ? Osmonde pour « autre monde/osmose » ? Avez-vous d’autres pseudonymes ?

Cela valait la peine, l’analyse commence déjà. Les universitaires vont se casser la tête. Parfois on reçoit des thèses de six cent pages sur deux cent pages de roman. Que peut-on inventer de plus ?
Alors, pourquoi Osmonde ? Il y a en chacun de nous une dimension qu’on n’arrive pas à exprimer sous son véritable nom, sous sa véritable identité. Car notre identité est souvent dictée par le regard d’autrui. On est obligés de vivre sous des étiquettes extrêmement réductrices (de race, de classe sociale ou autres). Changer de nom nous permet d’adopter une identité différente. Tchekhov a écrit sous une vingtaine de pseudonymes. De temps en temps, il sentait qu’il fallait changer de nom. Kierkegaard commençait un livre et changeait de nom. Dans la philosophie chinoise, il était admis que lorsqu’un philosophe atteignait une grande célébrité, il devait changer de noms. Ce sont quelques unes de ces raisons…

  • Une forme de liberté donc ?

Oui, une grande liberté.

  • Pourquoi écrivez-vous ce que vous écrivez?
    C’est une question je crois que vous aviez posée à Philippe Sollers et que je me permets de reprendre pour vous la poser à vous.

Il y a ce qu’on appelle la vocation, qui vient du mot latin « vox » – la voix qui vous appelle. Il y a sans doute un dialogue qui s’établit entre ce que nous sommes à ce moment là et la totalité de ce que nous sommes. Notre âme est plus large que l’instant présent. Il y a mon passé, le vôtre, votre regard, le mien – mes souvenirs qui forment toute une nébuleuse de sens autour de moi. Si on ne tient pas compte de cela, on est de nouveau dans le jeu des étiquettes : femme, homme, riche, pauvre – un duel appauvrissant et indigent. L’écriture nous permet de remonter vers la totalité de notre être, de sonder les sphères que notre esprit craint d’aborder – car on se cache beaucoup plus de choses qu’aux autres. Il y a des sphères et des profondeurs qu’on a peur d’aborder. L’écriture nous permet de franchir le pas, d’être plus téméraire avec nous-mêmes, avec notre passé, celui de notre pays. J’écris pour aborder ces choses qui peuvent paraître inconnaissables ou très difficiles d’accès. Quand on écrit, on doit souffrir mais cette souffrance est bénéfique.

  • Est-ce qu’écrire est une façon de donner de la cohérence et de préserver la vie dans ses brefs moments d’éternité?

Nous vivons avec l’illusion du moi, nous pensons nous connaître. J’ai vu tout à l’heure les petits enfants qui apprennent à l’Alliance française. Ils me regardaient avec de grands yeux. Sans doute étais-je une sorte de monstre pour eux. J’ai une image de moi, mais les autres ? Que pensaient par exemple ces enfants que j’ai vus ? Est-ce une image vraie ? Oui, sans doute mais subjective. Le regard d’autrui nous ravive ; il nous fait renaître sous une identité tout à fait différente.

  • Si (je vous cite dans un de vos romans) « parler est la meilleure façon de taire l’essentiel », est-ce qu’écrire est la meilleure façon de révéler et véritablement transmettre ?

Oui, prenons l’exemple de Deleuze qui, comme tous les aphoristes, était extrêmement schématique. Il disait : « parler, c’est sale, écrire c’est propre ». Comme dans le cas de tous les aphorismes, c’est très bancal. L’aphorisme, voyez-vous, a une grande force mais au premier instant seulement. Tout d’abord on se dit, mais c’est génial ; ensuite on réfléchit et on nuance, car il y a quand même quelques subtilités. Nous employons au quotidien environ quatre cent mots. Notre langue au quotidien est donc très pauvre. Vous imaginez ? Quatre cent mots pour exprimer toute la gamme de nuances qui nous habite. Quand on va vers les écrivains, le vocabulaire alors augmente. Pouchkine, ce sont environ huit mille mots, plus les formes dérivées.

Avec Racine, de combien de mots parle-t-on? Racine est un classiciste, n’oublions pas, donc on a une réduction consciente du champ lexical ; ce sont environ cinq cent mots – plus les dérivés bien sûr (formes verbales etc.). Il a écrit son œuvre avec ce peu de mots. L’écriture permet d’élargir le champ lexical qu’on ne visite jamais et aussi avec ce peu de mots elle permet de chercher les bonnes combinaisons. L’écrivain essaie de casser les clichés.
Dans le langage parlé, il y a d’autres critères, par exemple la rapidité ; il faut qu’on comprenne très vite. Donc on coupe tout ce qui est métaphorique, symbolique ; on dévie un peu du sens. Le message est alors massacré, mutilé – pourquoi ? Parce que c’est l’utilité qui compte avant tout. Ce qui explique pourquoi dans certains écrits satiriques on se moque de ce langage insipide de tous les jours.

La tâche d’un écrivain est d’exprimer avec peu de mots la totalité de l’être humain. Le vocabulaire a ses limites, et c’est notre malédiction ici bas. Même l’anglais souffre de ceci alors que c’est une langue lexicalement parlant très riche. L’anglais a conservé les doublons latins et les doublons germaniques, donc pour un mot français, il existe souvent deux mots en anglais qui jouent soit dans la latinité, soit dans la germanité.

Un dictionnaire anglais, ce sont 250.000 mots – ce ne sont pas des millions de mots – et des mots que nous ignorons pour la plupart, que nous n’employons jamais. Un beau dictionnaire de langue française, ce sont 50.000 mots. C’est la même chose ou peut-être un peu plus pour le russe.

Nous vivons donc dans un univers linguistique fermé. Et cependant, avec ce quelque chose de fini, nous créons un nombre incalculable de variantes. Nous sommes donc à la fois dans le fini et l’infini total – entre les deux.

Si on est dans l’infini total, on peut dire n’importe quoi, on peut composer des phrases dites agrammaticales, c’est à dire des phrases qui ont l’air bien balancées, mais qui clochent quelque part. ex. Apollinaire écrivait « sous le pont Mirabeau coule la Seine », un grammairien vous dira, pourquoi cette inversion ? Un puriste vous dira, la phrase a une belle sonorité mais ce n’est pas tout à fait correct.

On est dans un infini de combinaisons.

  • Comment définiriez vous le style dans l’écriture?

Flaubert se corrigeait beaucoup, il se corrigeait à l’infini. La voie est ouverte. Dans cet infini, il s’agit de choisir un corpus de mots réduit et d’exprimer non plus l’infini des possibilités mais de montrer une seule bonne possibilité, celle qui aille. C’est à dire le style – accéder au moment où on ne peut plus toucher au texte, à celui où on est passé de l’infini au fini.

On peut dessiner n’importe quoi, l’art contemporain est tombé dans ce piège. Dans le langage de l’écrivain, c’est aussi un grand piège. Et il y a beaucoup de livres dans une librairie qui n’ont pas trouvé ce ton juste, car m’importe qui peut écrire n’importe quoi.
Mais le sens exact, juste – il est seul, unique.

  • Vous êtes traduit en quarante langues, participez-vous à la traduction de vos livres (vers le russe notamment)?

Non, je ne participe pas à la traduction de mes livres. J’aide un peu mon traducteur anglais, mais pas dans le sens stylistique du terme, seulement pour des choses très factuelles, de petites réalités, par exemple pour quelque chose de guerrier (comme dans le domaine des armes où je m’y connais par la force des choses, de par ma vie). Il m’interroge sur de petits détails. Mais je n’oserai jamais lui dicter des solutions, mon anglais n’est pas un anglais de styliste, il est même relativement indigent.

  • Rappelons l’anecdote si celle-ci est vraie….par le passé, vous avez rusé avec les éditeurs. Pour vous faire publier après le rejet de vos manuscrits par plusieurs maisons, vous avez fait croire que vos deux premiers romans « La Fille d’un héros de l’Union soviétique » et « Confession d’un porte-drapeau déchu » étaient traduits du russe alors que vous les avez écrits directement en français.

C’est juste. Mais ce fut un moment dramatique pour moi. C’est ma faute d’ailleurs. J’avais ce travers slave, je venais avec mon manuscrit sous le bras, car j’avais envie de voir mon éditeur en chair et en os, de le regarder dans les yeux. Il aurait fallu envoyer le manuscrit par la poste. Quand l’éditeur entendait mon accent, il se disait : Il parle avec un accent donc il écrit avec un accent. A ce moment là, sa lecture n’était plus la même.

J’ai fait croire pour mon premier roman La Fille d’un héros de l’Union soviétique à une traduction du russe vers le français. Le roman a été tout de suite accepté par Robert Laffont. Un grand critique littéraire parisien a même dit de façon élogieuse: « quelle merveilleuse traduction !». D’habitude les traducteurs ne sont jamais mentionnés. Là, il a parlé de la traduction. Et la seconde « traduction » française, je l’ai présentée dans un contexte similaire, donc comme traduite du russe. Le roman Confession d’un porte-drapeau déchu a été accepté, mais dans ce cas là, on m’a demandé l’original. J’ai alors dû me traduire vers le russe – et c’est à ce moment précis que j’ai compris que la traduction est un art. J’avais très peu de temps, trois semaines. L’éditrice m’appelait souvent, impatiente. J’ai finalement apporté ce manuscrit (en qualité d’original) et il a été envoyé aux Allemands et aux Serbes qui l‘ont traduit. Il existe donc deux traductions là-bas, l’une à partir du français, l’autre à partir du russe.
A cette époque, la francophonie n’était pas encore devenue ce slogan publicitaire, ce petit bricolage qui nous est servi de nos jours. Ce qui compte aujourd’hui c’est la posture ethnique. C’est dangereux car il y a une survalorisation de l’origine ethnique. En Amérique c’est le politiquement correct ou la discrimination positive, qui intellectuellement parlant est une horreur pure – comme si l’Autre était un handicapé. L’Autre est un homme digne dont il faut respecter la personnalité sans lui coller une étiquette. C’est une vraie maladie mentale en occident.
Cependant, quand j’ai commencé à publier, cette maladie n’était pas encore répandue et on n’avait pas encore cette réticence. On se disait seulement, c’est un Russe qui écrit dans notre langue et cela paraissait bizarre.

  • Votre traduction de vous même, cette traduction que vous avez faite par nécessité, est-ce la traduction qui existe en russe actuellement?

Pas du tout. Ce n’était pas un bon texte, je pense.
D’ailleurs, je n’ai pas retrouvé en russe certains mots que j’ai employés dans mon texte français. Et c’était terrible, je me disais, mais quand même, je suis né dans cette langue…C’est ce qui relativise la notion de langue maternelle.
Votre langue maternelle, quand avez-vous commencé à la parler? Tout est très relatif. Le monde extérieur se reflète dans notre regard mais nous ne savons pas encore le dire. Pour les jeunes enfants, ils vivent d’abord dans une situation préverbale et quand le petit enfant voit sa mère, sans pouvoir encore parler, il comprend déjà tout. Peut-être comprend-il même mieux que nous, car ensuite nous avons des clichés.

L’enfant a cette vision que les philosophes appelleraient holistique, elle est peut-être beaucoup plus riche. Tolstoï appelait d’ailleurs les écrivains à avoir un regard d’enfant, un regard donc débarrassé des clichés. Et Barthes disait que pour les grands mystiques, le langage est un ennemi.

  • Peut-on dire de vous, comme du narrateur dans le « Testament Français » que vous êtes de langue maternelle russe et de langue grand-maternelle française ?

Comment distinguer chez cet enfant que je fus quelle était sa langue maternelle ?

Quelle était la langue maternelle de Pouchkine, notre plus grand poète national russe ? Il a commencé avec sa mère à parler français (langue de l’élite). Sa correspondance était moitié en français, moitié en russe. Il a écrit ses premiers poèmes et pièces de théâtre en français. Le plus grand poète national russe s’adressait au tsar de toutes les Russies en français, c’est incroyable non ? Un peu comme si Balzac avait écrit au roi de France en russe ou qu’il ait commencé à écrire les premières lignes de La Comédie Humaine en russe. Tout bonnement inimaginable.
Dans Tolstoï, les premières pages de ces romans sont en français parce que l’élite de la société russe parlait couramment français. Mon exemple n’est dons pas aussi extraordinaire que cela.
On peut donc parler d’un bilinguisme qui s’applique différemment. Pour moi, le français s’applique plutôt à tout ce qui est poétique ; le russe c’était une langue beaucoup plus pratique, quotidienne.

  • (question du public) Comment voyez vous la réalité française quotidienne par rapport à la France imaginaire de votre enfance. Et si elle est différente, pourquoi avoir créé cette France imaginaire?

Comment ferais-je autre ? Le monde que vous créez est imaginaire. Il n’appartient qu’à vous et il est subjectif par essence, sinon nous serions tous interchangeables, des robots. Nous avons une identité très subjective. Même les enfants de quatre ans ont une vision imaginaire subjective.

On peut dire de la France imaginaire telle que je l’ai toujours perçue qu’elle est irréelle, trop subjective, fictive, ou fallacieuse. On peut certes critiquer mais à partir de quel jugement cette critique s’exerce-t-elle?
Le privilège et aussi la malédiction de l’écrivain, c’est qu’il donne une image qui lui appartient en propre. Vraie ou fausse.

Revenons à Tolstoï, quand il écrit « Guerre et Paix », il montre le plus grand chef des armées, Koutousov, juste avant la bataille contre Napoléon, en train de lire un roman français de madame de Genlis (donc une lecture facile, un roman historique). Quand les Russes ont découvert que leur grand héros, celui qui allait se battre contre Napoléon, était en train de lire un roman français, ils ont été choqués – un peu comme si on montrait Napoléon lisant du Pouchkine avant d’envahir les Russes, je fais cette inversion pour que vous compreniez que la situation peut paraître absurde. Tolstoï a alors subi un feu insensé de critiques.

Peut-être dira-t-on dans quarante ans que la France de Makine n’était pas si imaginaire que cela.

Mais dans tout ceci, existe-t-il des constantes de l’esprit national? Je crois à ces constantes, car la flamme littéraire ne sait jamais éteinte. On dit que chaque matin Napoléon feuilletait des nouveautés littéraires. En 95, quand j’ai reçu le prix Goncourt, Edmonde Charles-Roux, la présidente de l’Académie Goncourt dont il faut saluer la mémoire et qui nous a quittés depuis quelques mois, m’a dit une chose très touchante. Mitterrand, son ami, l’avait appelée alors qu’il ne lui restait quelques mois à vivre (il est mort en janvier 1996) et il lui avait dit, d’une voix affaiblie « Edmonde, cette année vous avez fait un bon choix. » Donc, il avait lu le dernier Goncourt – par hasard c’était Makine – cela aurait pu être n’importe qui d’autre. Mais pensez, le président de la République, déjà très atteint par sa maladie, trouvait la force d’ouvrir le dernier Goncourt et d’appeler la présidente du prix Goncourt. C’est inimaginable et dans aucun autre pays on verrait ceci. De Gaulle prenait sa plume pour remercier un jeune auteur de son premier roman : il s’agissait alors de Le Clézio. Enfin, Chirac quand il recevait des livres, répondait toujours par un petit mot. Il parlait aussi avec une intelligence rare de la littérature, il la connaissait. S’il existe donc une seule constante entre avant et après, c’est la vie de l’esprit.
Avec les deux derniers présidents, c’était un peu moins vrai. Hélas. Car un président de France qui dit : « Je ne lis jamais de romans ». C’est un peu triste, et comme dit mon ami Dominique Fernandez : « oui, il ne lit pas de romans et ça se voit ».

  • Qu’aimez-vous en Russie ? En France ? Pour quoi aimez-vous la France ou la Russie ? Pouvez-vous débattre de ces deux thèmes abordés, de la francité et de la russité ?

Ce que j’aime le plus en France et en Russie, c’est notre union franco-russe. Ce sont deux civilisations qui sont diamétralement opposées. Vous parliez au début de notre entretien de l’orient en parlant de la Russie, mais la Russie n’est pas tout à fait orientale, la Russie c’est aussi l’Europe. Saint Petersburg est une ville plus européenne que d’autres villes européennes et cependant on est bien en Russie. Une parcelle de l’Europe est là et Pierre Le Grand l’a voulu ainsi.
Ce qui est intéressant dans ces deux civilisations, c’est qu’elles se sont très bien comprises et enrichies mutuellement. Il y a eu une sorte d’entre-tissage entre les deux civilisations. Ceci ne fut pas sans problèmes ou sans hostilités mais on a réussi à dépasser toutes les difficultés et à créer cette communauté culturelle, que l’Europe a beaucoup de mal à trouver de nos jours, car elle est divisée. Les Russes et les Français se comprenaient alors malgré la différence de régime et la différence géographique. Ce qui me plaît donc dans ces deux civilisations, c’est la possibilité de se comprendre, et ce sans construire de grosses usines à gaz européennes. Autrefois Tchekhov prenait tranquillement son billet à Saint Petersburg, on lui mettait un petit tampon et il partait sans visa pour Nice où il écrivait ses livres. Un Français voulait visiter la Sibérie, on tamponnait son passeport dans le commissariat le plus proche, et s’il avait les moyens financiers de le faire bien sûr, il prenait le train et se retrouvait à Irkoutsk. Le tout sans visa et sans passer par des contrôles humiliants, car reconnaissons qu’ils le sont. Je pense ici au moment où je suis arrivé aux Etats-Unis, je suis passé par Montréal.

Dans mon enfance, donner ses empreintes digitales, c’était clair, cela signifiait la prison. Vous êtes un repris de justice, on vous demande tous les doigts, on prend votre photo. J’arrive donc ici, on me prend mes empreintes, on me passe un interrogatoire – une interview beaucoup moins plaisante qu’ici avec vous, alors que j’arrive dans la plus grande démocratie du monde, une démocratie qui a de bonnes relations avec les Français. Je viens dans ce pays où une candidate à la présidence peut porter sur la Russie un jugement tel que « Poutine, c’est comme Hitler ». Comment peut-on dire de telles choses ? Est-ce que cette dame connaît la Russie d’aujourd’hui, celle qui péniblement essaie de se démocratiser ? Car les Russes ont fait en vingt ans un grand chemin. Que le président russe actuel ne plaise pas, c’est une chose, mais analysons et ne le taxons pas d’Hitler.

Cette communauté franco-russe a donc créé bien avant l’heure, avant l’Europe d’aujourd’hui, quelque chose qui marchait. Il y avait une monarchie d’un côté, la république de l’autre, mais on s’entendait. Les Russes étaient publiés en France, les Français en Russie. Vous n’aviez pas besoin avant de vos empreintes digitales pour aller d’un pays à l’autre. Ça c’était merveilleux. Giacomo Casanova prenait le coche et venait en équipage équestre à la cour de la Grande Catherine pour lui exprimer ses idées.

Peut-être faudrait-il revenir à ces relations d’affection et essayer de parler de cette Europe de l’Atlantique à l’Oural.
 

  • Parlant de ces empreints et des échanges franco-russes vous dites dans un entretien que Camus ne serait jamais né en tant qu’écrivain sans Dostoïevski…

Oui, Sartre et Beauvoir se sont sans doute aussi enrichis en lisant Dostoïevski.

  • Vous avez écrit ce petit essai, très beau, intitulé « Cette France qu’on oublie d’aimer ». C’est une réflexion sur la francité….Pourrait-on dire aussi cette Russie qu’on oublie d’aimer ? Un de vos prochains essais peut-être ?

Vous lisez mes pensées, on se comprend à demi-mot.

J’ai reçu plus de deux mille lettres après ce livre. Lors d’une conférence, j’ai réalisé que les gens dans la salle n’avaient pas le livre mais une photocopie du livre. Il était en rupture de stock. Ensuite en juin, j’ai reçu une lettre d’un lecteur. C’était le lieutenant Schreiber, 98 ans, un homme qui a combattu pendant des années pour la France et qui a vu beaucoup de sang et auquel aucun hommage n’a été rendu par la France.
Il y deux ans je suis allé en Sibérie chez un ami, qui vit dans une maison reculée. Je lui parlé de ce vieux soldat français, qui n’avait aucune rue à son nom. Mon ami est sorti et a cloué sur le côté de son isba au milieu de nulle part une affiche avec : « Rue du lieutenant Schreiber ».
Comme tout nouvel académicien, j’ai été reçu dernièrement par le président Hollande. J’en ai profité pour lui demander pourquoi il n’y avait en France aucune rue du Lieutenant Schreiber alors que celui-ci a combattu six ans pour son pays.
Vous voyez, s’il n’y avait pas de livre, tout serait effacé, sans traces ; il n’aurait rien.

  • Vous faite allusion à un de vos derniers ouvrages « Le pays du Lieutenant Schreiber » – un très beau livre, le dernier que j’ai lu et un vibrant hommage au lieutenant Schreiber. Je pense que votre livre saura créer l’écho nécessaire à ses écrits, car si on ne connaît pas encore le Lieutenant Schreiber, en revanche on connaît Makine.
    Dans ce sens, peut-on dire que sans la mémoire et les mots, le monde serait illisible ?

La volonté d’écrire est venue à partir d’une photo sur laquelle se trouvaient plusieurs jeunes hommes. Schreiber ne pouvait pas se rappeler le nom d’un de ses camarades et s’il ne se souvenait pas de ce nom, alors cela signifiait le noir total.
C’est comme cela que le thème du livre est né, pour faire revivre ce soldat qui sinon aurait totalement disparu.

  • Vous évoquez dans plusieurs de vos livres la « mémoire comme ultime refuge » (avant l’oubli définitif), comme le « vertige de l’instant retrouvé » ; on pense bien sûr à Proust et à la mémoire involontaire (que vous appelez de façon plus poétique «  la mystérieuse consonance des instants éternels »), cette mémoire qui est parfois plus intimement liée à l’imaginaire qu’à une réalité transfigurée devient souvent celle sur laquelle semble reposer le monde.
    Croyez-vous – je vous cite- à « la toute puissance de la parole poétique » ?

Au début quand on est jeune et naïf, on se croit un surhomme puis on comprend à quel point tout est éphémère.

Le mot permet de faire durer. Autour de moi beaucoup de gens sont morts. Comment préserver les sourires, ou cet homme, cette femme qui vont disparaître ? La parole poétique a cette puissance de traverser les âges. On parle de Beatrice de Dante. Cela fait sept siècles qu’on en parle et on imagine encore sa présence. Dante, un homme au milieu des guerres, des famines a écrit ces belles phrases et on les cite encore.

J’étais en Grèce il y a peu et si je ne peux pas citer Homère en grec, en revanche je le cite en russe. Homère a traversé la frontière des langues et des cultures. Ses personnages sont plus présents pour nous que les gens que nous rencontrons au travail ou dans la rue.

  • « L’amour, c’est quoi ? » se demande le narrateur dans le « Testament Français ». Aliocha, veut poser cette question à sa grand-mère mais se ravise et finalement n’ose pas. Alors pour vous, Andreï Makine, l’amour c’est quoi? 

L’amour se décline sous toutes les formes dans vos romans, l’amour est omniprésent, c’est ce qui porte et supporte, l’amour des mots, l’amour de la langue, l’amour du pays, l’amour du beau, l’amour humain. Comment le définiriez-vous ?

Il y a des périodes dans notre vie où on ne veut pas entendre parler d’amour, où on est blessé.

Il y avait en France un écrivain, le premier prix Nobel : Sully Prudhomme, un poète mineur sans doute mais il reste connu pour une belle phrase : « l’amour est l’impossible union des âmes par le corps » Comment s’unir ici-bas avec toutes les limites corporelles qui sont les nôtres ?
Les Grecs sont plus doués que nous et ils ont une classification plus précise. Dans la mythologie grecque on parle de Philia, Agapê et Eros – et il y plusieurs Eros en fait. Anteros, c’est l’amour qui revient ; Himeros, l’amour violent, sexuel et Pothos, l’amour pour un être absent – un amour sans retour, probablement le moins égoïste.
On peut aussi parler d’amour captatif (possessif) ou d’amour oblatif (amour qui s’offre, donne). Souvent dans mes livres, il y a une personne qui attend.

  • « La femme qui attendait »….

Oui, c’est un amour oblatif ou amour-pothos. Il s’agit de trouver la juste frontière entre l’utilité et la poésie, la beauté.

  • Je rebondis sur le mot « beauté » et vous faites dire à l’un de vos narrateurs : « Je rêvais d’un livre qui pourrait par sa beauté refaire le monde ». J’y vois personnellement un écho à Yourcenar dans les mémoires d’Hadrien (« Je me sentais responsable de la beauté du monde »). Est-ce toujours le but suprême de votre écriture ?

Dostoïevski disait : « La beauté sauvera le monde ». Quand on voit la laideur envahissante qui nous submerge aujourd’hui et qui va nous submerger de plus en plus, on se dit qu’il faut se battre. C ‘est un combat d’arrière garde que nous menons mais un combat quand même. Cela me rappelle la phrase de Stendhal qui en se promenant à Rome en Italie, disait « J’avais envie de crier en latin, Raphaël, Ubi es ?  (Raphaël où es-tu ?) ». C’est tellement beau qu’il faut un grand peintre pour immortaliser cet instant, cette femme qui passe dans la rue, cette colonne dorique, ce morceau de ciel – la beauté de la vie. On a envie d’appeler Raphaël ou Léonard pour suspendre cet instant.
 

  • (Question du public): Est-ce qu’il y a eu un évènement dans votre vie qui vous a amené à cet amour de la langue française ?

Il y a eu plusieurs évènements marquants dans mon enfance. J’ai parlé dans le Testament français de ma grand-mère Charlotte, qui a commencé à m’apprendre le français, non pas en me faisant lire Stendhal ou Balzac, mais en me racontant de petites anecdotes de son passé français, par exemple sur des personnes comme Madeleine Brohan, une actrice de la fin du 18e siècle. Lorsqu’elle était âgée, Brohan habitait au quatrième étage d’un immeuble situé rue de Rivoli. L’escalier était très raide, et ses anciens amis acteurs qui venaient la voir souffraient beaucoup des escaliers. Ils lui demandaient souvent pourquoi elle restait là au lieu de s’installer au rez-de-chaussée, en somme un endroit plus logique pour son âge. Elle répondait alors : « Mais cette montée, c’est la seule chose qui fait encore battre les cœurs ». Il y avait de petits exemples ainsi qui me donnaient l’avant-goût de cette francité. Je ne trouve pas en russe d’équivalent à cette finesse aigre-douce car on comprend très bien que c’est triste aussi cette femme qui a perdu sa célébrité. Trouver dans n’importe quelle situation une forme d’émerveillement – c’est une des facettes de l’esprit français.

Sur un autre registre, la duchesse de Longueville arrive dans son château, assoiffée elle demande un verre d’eau, le boit et dit en regardant les personnes qui l’entourent : « Quel dommage que ce ne soit pas un péché ! ». Cela aussi, c’est très français, jamais un Russe n’aurait dit cela, nous sommes trop pudiques. C’est tellement beau.

Ces épisodes qui m’émerveillaient et qui étaient plus parlants que tout pour un enfant de mon âge, ont émaillé mon enfance.

  • (question du public) Que pensez vous de la loi sur la simplification de l’orthographe dans la langue française ?

La France n’a pas attendu l’Académie pour simplifier la langue. Quand on entend les journalistes à la télévision, on se dit : « c’est fait ! ». Le langage qu’on parle aujourd’hui est rudimentaire. Pourquoi ne pas changer certaines règles ? C’est toujours possible. C’est vrai que s’il y avait une seule forme pour dire les choses, ce serait plus simple.

Mais regardez l’anglais, son orthographe est abominable. Cependant les anglais ont créé une immense littérature. Sous Pierre le Grand, les Russes ont aussi supprimé beaucoup de choses, et c’était bien car il y avait encore des mots venus du slavon, de l’ancien russe. On a par exemple maintenant un seul « i », un i bref ou long. Cette simplification a été bénéfique. La forêt en russe se dit : « лес». On écrivait avant la lettre « e » avec une lettre spéciale qui paraissait complètement anachronique. Et quand on a voulu faire une réforme de l’orthographe et changer pour un « e » simplifié, certains ont dit : « Mais une forêt avec une lettre très simple, ce n’est plus la forêt russe ! ». Il faut quelque chose de sombre, de dense – donc le graphisme pour notre mental est important. Ecrire le mot « beaucoup » différemment nous ferait perdre quelque chose. Dans « beaucoup » il y a « beau ». Il faut être prudent, y aller doucement. Mais surtout il ne faut pas utiliser des arguments fallacieux ou idéologiques pour justifier une réforme, dire par exemple qu’on doit simplifier en raison des étrangers en France, que ces étrangers auraient besoin d’une orthographe plus simple. Cet argument serait de nouveau une forme de discrimination positive, idiote, voire raciste. Les Arabes ou les Africains peuvent tout à fait apprendre notre langue et d’ailleurs il faut aller en Algérie pour voir avec quelle finesse ils manient le français (c’est le cas pour une certaine génération du moins), un français « grand siècle » tel qu’on ne l’entend plus à Paris de nos jours.

  • (question du public) Quel est le rôle que du russe dans votre travail d’écriture de la langue française, est-ce qu’il y en a un ? Vous avez bien fait la différence tout à l’heure entre le russe, langue pratique et le français, langue esthétique et intellectuelle, est-ce vraiment ainsi que cela se passe quand vous êtes dans l’atelier d’écriture qu’est votre cerveau ?

C’est une question qui est tout à fait capable de me rendre schizophrène. Quand je pense en français, je ne pense plus en russe. Le bilinguisme est une chance folle. Cependant il faut être prudent car pour un enfant cela peut être dangereux. Il vit dans un monde solidifié (soit un mot pour un objet), quand un autre mot intervient, cela devient presque une interrogation métaphysique. Un enfant bilingue a un développement mental beaucoup plus rapide et beaucoup plus profond. Pour lui, le mot n’est pas absolu du tout, c’est une étiquette qu’on lui colle. Et derrière le mot, il y a quelque chose d’inconnaissable, d’unique. Il s’agit donc d’une véritable interrogation métaphysique ; on passe la frontière entre ce qui se voit et ce qui se cache derrière. On a parlé des clichés auparavant, un tel enfant pourra lutter plus efficacement contre les clichés parce qu’il se dit que tout est relatif.
Les langues sont des outils très imparfaits. Dans cette salle, il y plusieurs sortes de rouge, et combien de mots existent pour le dire? Une dizaine en français alors que dans un œil de peintre, il y a une centaine de nuances différentes de rouge. Pour le peintre, la chose est simple, il prend sa palette et trouve la bonne couleur. En revanche que fait celui qui parle? Il dit  « écarlate », « mordoré », « rouge soufré » (si cela tire vers le jaune), « ponceau», « rubicond » – il existe au fond peu de mots. Cet appareil qu’est la langue est donc rudimentaire mais quand on est bilingue, on comprend qu’en anglais il y a des mots intraduisibles en français, et on cherche une variante. L’enfant bilingue se met dans la posture du traducteur, il fabrique une périphrase, ou ajoute un adjectif. Le bilinguisme, c’est donc extrêmement bénéfique – dès le plus jeune âge. L’enfant bilingue est plus philosophe que ses camarades.

On perçoit différemment l’espace et le temps en anglais, en français ou en russe. En français vous avez vingt-six formes verbales pour exprimer le temps, en russe en gros il existe trois formes : le passé assez vague, le présent (qui laisse à désirer comme toujours) et le futur. Comment peut-on passer spatialement et temporellement de cette richesse du français à une certaine pauvreté du russe ? Ajoutons que cette pauvreté est complètement compensée par une catégorie qu’on ne connaît pas en français et qui s’appelle : l’aspect, soit perfectif ou imperfectif. L’aspect change tout. Ce que les Russes n’ont pas dans les temps, ils l’expriment donc par l’aspect du verbe et se posent la question de savoir si l’action est finie ou si elle dure toujours. Les Russes possèdent cette force et se rattrapent. Quand un être humain est un peu appauvri d’un côté, il compense par autre chose. L’espace et le temps russes sont certainement présents en moi, et l’espace français, ainsi que le temps français, constituent sans doute une dimension supplémentaire – invisible à la lecture mais présente quand même. D’où cette passion que j’ai pour les instants suspendus qui me paraissent proches de l’éternité, et qui nous sont donnés dans notre vie fugace.

  • (question du public) Vous êtes élu à l’académie française, vous avez l’étiquette d’immortel, qu’éprouvez-vous ?

Au mot « immortel », je préfère le mot « éternité ». La différence est difficile à trancher, mais « immortel » signifie la continuation de ce que vous êtes à l’infini. Simone de Beauvoir a écrit un très beau livre (sans doute le meilleur) sur l’histoire d’un homme qui devient immortel. Et quelle est d’après vous la conséquence de cette immortalité ? Et bien, il s’ennuie à mort. Parce qu’il a tout vécu, il a aimé, il a été célèbre etc. Par ailleurs, le plus terrible c’est que les femmes qu’il aime vraiment, vieillissent alors que lui reste toujours ce jeune trentenaire, beau, à la « Georges Clooney » il y a vingt ans (parce que Georges Clooney n’est pas immortel). L’homme finit par s’endormir, car il s’ennuie. Et il dort soixante ans, avant d’être réveillé par un personnage et c’est là que le livre commence.

L’éternité, c’est différent et accessible ici bas. Mais souvent, entraînés par le vieillissement, le dépérissement, nous n’avons pas le temps de regarder cette éternité. Un peu comme lorsque vous êtes assis dans un train et que le paysage passe. Le paysage est éternel, mais vous, vous êtes passé trop vite pour retenir ce que vous avez vu – c’est cela au fond notre vie.

Donc, je préfère cette éternité à l’immortalité académique. La poésie sert à capturer l’image d’une Beatrice, à saisir des instants d’immortalité que nous ne pouvons arrêter  autrement, « Oh temps suspends ton vol ! ». C’est toujours cette même harangue. Chacun peut arrêter ces moments là.

Un grand merci Andreï Makine !
Propos repris lors de l’entretien du 27 avril 2016 à l’Alliance française de Chicago

Une belle semaine culturelle à Chicago avec la venue notamment de l’écrivain français d’origine russe Andréï Makine qui a donné plusieurs entretiens dans les universités de Notre Dame et UIC, dans quelques librairies ainsi qu’à l’Alliance Française.

Mercredi 27 avril l’Alliance Française de Chicago offrait donc une pause déjeuner atypique et littéraire devant une audience subjuguée.

Questionné sur ses pseudonymes, sur le concept d’identité, sur le rôle de l’écriture, du style et de la mémoire, sur l’amour et la beauté, la francité et la russité, enfin sur l’éternité ou l’immortalité, l’auteur s’est prêté au jeu des questions-réponses et nous a fait voyager dans son œuvre, riche de vingt ouvrages (seize sous le nom d’Andreï Makine et quatre sous celui de Gabriel Osmonde).

On retiendra une voix forte aux « r » envoûtants et beaucoup de cohérence, celle d’un homme face à ses écrits et ses idées.

Lire Makine/Osmonde, c’est entrer dans un univers où les mots possèdent des vertus magiques, ils décantent la mémoire, la transfigurent, ils transcendent le temps, l’espace et les cultures, ils préservent la vie dans ses brefs moments d’éternité; enfin et surtout lire Makine, c’est toucher de près l’humain, dans sa fragilité et sa force, dans ses contradictions, sa complexité et aussi sa beauté.

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De septembre à mai prochain j’aurai le plaisir d’animer les conversations du groupe de lecture de l’AF autour de sept œuvres :
  • La carte et le territoire de Michel Houellebecq
    Chronique mondaine, roman à clefs, polar, l’auteur flirte avec les genres et heureusement nous épargne les dérives charnelles et peu ragoûtantes et dont il est généralement friand.
    Un livre aux multiples facettes et à la structure parfaitement maîtrisée, qui nous livre de façon parodique un reflet de notre société.
  • La femme qui attendait d’Andreï Makine
    Poétique et empreint d’une aura de mystère, le roman fascine le lecteur jusqu’à la dernière page et ce, bien que le Temps peut-être en soit le seul vrai personnage.
    Idéaliste, descriptif et proustien – un vrai Makine!
  • La délicatesse de David Foenkinos
    Moins délicate ou subtile que le titre l’implique, une comédie à l’eau de rose qui n’est cependant pas dépourvue de charme. Les frères Foenkinos (David l’auteur et Stéphane, le réalisateur) se lancent en duo dans le tournage du film. Audrey Tautou prêtera ses yeux de biche au personnage principal. La sortie est prévue en 2012.
  • Le rapport de Brodeck de Philippe Claudel
    Puissant, kafkaïen, un livre qui dérange et subjugue à la fois. Un nouvel éclairage de la violence (physique, psychique) de l’auteur-réalisateur du très beau film Il y a longtemps que je t’aime.
  • Tout bouge autour de moi de Dany Laferrière
    Un témoignage sur le vif du tremblement de terre en Haïti en janvier 2010, vécu par l’auteur (Québécois d’adoption et de nationalité canadienne) de passage dans son pays d’origine.
  • Les années d’Annie Ernaux
    Soixante ans d’histoire, collective et intime, que l’auteur reconstruit à travers le souvenir.
    Les retours en arrière au rythme des années sont perçus comme une série d’abymes et plongent le lecteur dans le vertige du temps, à la fois celui de la France, d’une génération, et d’un individu.
  • Ritournelle de la faim de Jean-Marie Le Clézio
    Roman d’apprentissage inspiré de l’histoire familiale de l’écrivain, le lecteur remonte le cours de la vie d’Ethel, à travers rêve et réalité.

Un aperçu de chaque auteur, à travers une œuvre et je l’espère une porte ouverte sur le reste de leurs parutions.

Charlotte et ses deux petits-enfants se retrouvent les soirs d’été après dîner sur le balcon du petit appartement de Saranza, en Russie ; elle leur raconte alors des souvenirs de son enfance française, tissu d’anecdotes, de lectures, de songes, de stéréotypes et de faits disparates qui font ressurgir un monde évanoui, l’« univers englouti » de l’atlantide française. « La France de notre grand-mère telle une Atlantide brumeuse, sortait des flots ». Ce thème de l’Atlantide française deviendra un motif récurrent dans le roman. Rappelons que selon Platon l’Atlantide (Altantis) est une île fabuleuse qui aurait existée il y a environ neuf mille ans dans l’océan Atlantique et qui aurait été engloutie à la suite d’un cataclysme.

C’est ici un pays de pure fantaisie, celui d’un créateur: Aliocha et d’une messagère: Charlotte, un produit de l’imagination enfantine. Le balcon de l’appartement est un lieu entre ciel et terre, un endroit flottant, propice à l’envol vers d’autres mondes « balcon suspendu ». Il est vu comme un « balcon volant » à l’exemple du tapis volant dans les contes de fée ou bien encore d’une machine à voyager dans le temps « le balcon tanguait légèrement, se dérobant sous nos pieds, se mettant à planer ». La brève référence à Jules Verne dans les livres évoqués par Charlotte donne le ton et permet de mieux comprendre les lectures qui alimentent l’imaginaire des enfants.
Lieu et atmosphère sont décrits en demi-teinte « brume », « ombre », tout est solennel et empreint de silence « nous nous taisions ». La répétition de « ciel », « étoiles » contribue à créer un monde magique. Charlotte est alors comme une fée qui éveille le narrateur à la beauté de la langue française. Tous les sens sont en éveil: vue « soleil […] étoiles, ciel », odorat « senteurs fortes », toucher « brise » et ouïe à travers le récit de la grand-mère (synesthésie ou association de sensations relevant de domaines perceptifs différents). Le style est poétique « un soleil de cuivre brûlant frôla l’horizon, resta un moment indécis, puis plongea rapidement » et l’emploi du passé simple souligne le caractère littéraire du récit.

Charlotte est perdue dans ses pensées « son regard fondait dans la transparence du ciel » et le français est pour elle comme une tour d’ivoire qui lui permet d’échapper à la banalité de la vie. Elle voyage en pensées, revit ses souvenirs idéalisés alors qu’elle reprise « un chemisier étalé sur ses genoux ». De façon similaire, les mots « Bartavelle et ortolans truffés rôtis » proférés par la sœur du narrateur permettront à celui-ci de transcender le temps et l’espace et de le propulser comme par magie à Cherbourg.

Paris apparaît ainsi en 1910 lors de l’inondation. Qui dit Atlantide dit « eau », l’exemple est donc particulièrement bien choisi puisqu’il traite de l’inondation de Paris et tout le vocabulaire employé renvoie au domaine marin « vagues », « marée », « rivières », « eaux » ; « lacs » et « flots ». Le silence qui règne sur le balcon répond au silence de Paris inondée (image associée à la vue de la steppe – rapprochement commun entre étendue de la steppe russe et surface de la mer).

L’Atlantide française est un mélange d’éléments hétérogènes, de stéréotypes, puisés essentiellement dans la rêverie collective du peuple russe : Paris, art, amour, vin, fromage, tour Eiffel etc. « Tous ces innombrables vins formaient, selon Charlotte, d’infinies combinaisons avec les fromages […] Nous découvrions que le repas, oui, la simple absorption de nourriture, pouvait devenir une mise en scène, une liturgie, un art ».
La France apparaît dans les livres, lors des récitations et lectures de Charlotte. C’est un monde littéraire. Il y a une idée de salut par la littérature et par le maniement d’une langue, le français – La clef qui ouvre la porte de l’Atlantide étant la langue française.
L’Atlantide connaît son propre temps, indépendant du cours de l’histoire. Sa chronologie n’a rien à voir avec la réalité, ex. déluge de Paris au printemps de 1910 apparaît dans le roman comme étant concomitant à la visite du tsar en 1896. La chronologie suit le hasard des remémorations de Charlotte. Il s’agit pour l’auteur d’une initiation (par étapes). Le choix des événements relatés par Charlotte est très subjectif, disparate: histoire de Neuilly (ville natale de Charlotte), visite du tsar et de la tsarine à Paris, mort du président Félix Faure, inondation de Paris, construction de la tour Eiffel, assassinat de Louis d’Orléans par Jean Sans Peur, et le bruit des armes des anarchistes dans les rues de Paris. Les histoires bien réelles aussi et d’importance assurément comme l’Affaire Dreyfus (dans les années 1894-1899) restent en marge du récit de Charlotte.

Pour les enfants l’image précède toujours la perception des mots « Soudain nous nous rendîmes compte que quelqu’un parlait déjà depuis un moment. Notre grand-mère nous parlait ! » Peut-être est-ce simplement parce que cette histoire a déjà été entendue un autre soir ou bien alors parce que, dans le monde magique de l’enfance, l’imagination triomphe toujours. La représentation qu’ils ont de l’Atlantide française est d’ailleurs parfois assez comique. Ainsi Aliocha voit Neuilly en village russe avec des isbas « Neuilly-Sur-Seine était composée d’une douzaine de maisons en rondins. De vraies isbas avec des toits recouverts de minces lattes argentées par les intempéries d’hiver, avec des fenêtres dans des cadres en bois joliment ciselés, des haies sur lesquelles séchait le linge ». Tout le folklore russe est présent « isbas », « télègues », « babouchkas ». Proust y est même imaginé en dandy Russe jouant au tennis « au milieu des isbas »
Ceci dit, que le jeune narrateur essaie de comprendre l’Atlantide française à travers sa réalité russe est un processus normal lié à toute découverte, la première étape de la connaissance étant toujours la comparaison avec ce qu’on a déjà rencontré « La réalité russe transparaissait souvent sous la fragile patine de nos vocables français ».

Mais la francité d’Aliocha provoque chez lui des sentiments contradictoires, elle est à la fois constructive et destructive (Référence plus tard à son adolescence et au rejet de la culture française).
Enfin Aliocha-Makine perd son idéal d’enfance à la découverte de la vraie France (faite de désillusions). Une fois à Paris, déçu, il se retourne vers une autre Atlantide, russe, cette fois « C’est en France que je faillis oublier totalement la France de Charlotte…. » (Paradoxe développé tout au long de la quatrième partie du roman, partie entièrement située en France).

La vision de la France comme de la Russie est faussée.
Les différences culturelles entre les deux pays sont soulignées en permanence et dans tous les domaines : politique, gastronomie, mode, amour etc. La France est clairement idéalisée alors que la Russie paraît très réelle (ébauche en noir et blanc dont Makine lui-même n’est pas dupe).
Notons en conclusion que rêver de la France correspond à une ancienne tradition russe et qu’au 19e siècle la langue française est la langue de l’éducation en Russie, une marque d’appartenance à la haute société ex. Tolstoï, Dostoïevski etc.

Un jeune garçon russe écoute sa grand-mère d’origine française lui conter le Paris de son enfance. Récit et rêves se confondent et font émerger de la steppe sibérienne un continent perdu, La France.
Andreï Makine reçoit en 1995 pour son roman Le testament français à la fois le prix Goncourt et le prix Médicis (jamais vu auparavant). Le roman, vendu en France à plus d’un million d’exemplaires, le consacre comme auteur.
Makine est né en Russie à Krasnoïarsk en Sibérie, le 10 septembre 1957. Il passe un doctorat de lettres à l’Université d’Etat de Moscou Lomonossov et rédige une thèse sur la littérature française contemporaine. Il enseigne ensuite la philosophie à l’Institut Novgorod. En 1987 lors d’un ’échange culturel avec la France il obtient un poste de lecteur dans un lycée et en profite pour demander le droit d’asile politique. Il s’établit à Paris et présente à la Sorbonne une thèse de doctorat sur l’auteur russe Ivan Bounine.

L’auteur vit actuellement à Montmartre dans un petit appartement et possède une cabane « isba » dans les Landes. Il y mène une vie austère, presque ascétique et écrit jusqu’à seize heures par jour. « Lors d’un entretien et en réponse à la question de savoir s’il considérait la pauvreté comme une vertu, il dit: « C’est la liberté par rapport au matériel qui en est une, on peut être très riche, ou très pauvre, et avoir cette vertu. Il y a des clochards mesquins et des clochards généreux ». A côté de son activité d’écrivain il enseigne la littérature russe à l’École normale et à Sciences Po.

De langue maternelle russe Makine a fait le choix du français comme langue d’expression littéraire et c’est dans en français qu’il rédige toute son œuvre. Elle compte à ce jour une douzaine de romans et quelques essais traduits dans une trentaine de langues.
A titre d’anecdote, Makine a dû pour se faire publier en France au tout début des années quatre vingt dix faire croire à l’existence d’un traducteur. C’est donc un pseudo Albert Lemonnier qui traduit ses deux premiers romans : La Fille d’un héros de l’Union soviétique et Confession d’un porte-drapeau déchu. Makine qui ne rédige pas ses romans en russe a cependant dû traduire vers le russe son second roman afin de montrer à l’éditeur le texte « original ».
Si son œuvre est en français, il s’inscrit néanmoins dans la grande tradition du roman russe et la Russie reste la toile de fond de son œuvre. C’est d’ailleurs son appartenance aux deux cultures, russe et française, qui constitue l’originalité de son style littéraire.

Une des questions fondamentales soulevées par le testament français mais aussi par l’oeuvre entière de Makine touche donc à l’identité, à ses fondements, à l’écart entre l’imaginaire et la réalité, aux difficultés de vivre entre deux cultures et entre les langues qui les constituent.
Il est donc intéressant de réfléchir ici à la notion de mutilinguisme (bilinguisme, trilinguisme, etc.) et aux diverses façons d’acquérir une autre langue (culture). Selon les linguistiques il existe quatre modes d’acquisition :
• L’assimilation
La culture d’origine est totalement rejetée au profit de la nouvelle culture, exemple fréquent chez les personnes ayant immigrées aux Etats-Unis au siècle dernier.
• La séparation
La nouvelle culture est totalement ignorée au profit de la culture d’origine, exemple dans certaines parties de Chinatown où la vie peut entièrement évoluée en chinois sans nécessité de parler l’anglais.
• L’intégration
Culture d’origine et nouvelle culture fusionnent, s’enrichissant l’une l’autre.
• La déculturation
Aucune culture n’arrive véritablement à s’asseoir et l’individu se retrouve entre-deux langues, entre-deux mondes.

L’expérience du multilinguisme montre que le monde n’est pas une unité, il y a toujours plusieurs façons d’exprimer un concept, il y a toujours l’idée d’un ailleurs. Cette exercice permet plus aisément la généralisation, l’abstraction (cf. Bakhtine).

Mais la langue n’est pas seulement un système de mots, elle est faite de sons, de références et d’images. « Je sentais que ces paroles simples s’imprégnaient de sons, d’odeurs, de lumières voilées par le brouillard des grands froids » (les paroles alliées ici à plusieurs sens, auditif, olfactif, visuel/ cf. synesthésie).
Evoquer le même mot en russe ou en français entraîne par conséquent des sensations très différentes « [ …] ce reflet dans l’herbe, cet éclat coloré, parfumé, vivant, existait tantôt au masculin et avait une identité crissante, fragile, cristalline imposée, semblait-il, par son nom de tsvetok, tantôt s’enveloppait d’une aura veloutée, feutrée et féminine – devenant « une fleur ».

Chez Makine bilinguisme et double culture ont une fonction artistique. Le français est l’outil littéraire qui lui permet la distanciation. Aliocha/Makine échappe donc à la banalité du quotidien (russe), à sa trivialité grâce à l’emploi du français et la référence culturelle qui en découle. « Nous restions au bout de la file ; hypnotisés par la puissance anonyme de la foule. J’avais peur de lever les yeux, de bouger, mes mains enfoncées dans les poches tremblaient. Et c’est comme venant d’une autre planète que j’entendis soudain la voix de ma soeur – quelques paroles teintées d’une mélancolie souriante : -Te rappelles-tu : Bartavelles et ortolans truffés rôtis ?… […] Je sentis mes poumons s’emplir d’un air tout neuf – celui de Cherbourg – à l’odeur de brume salée, des galets humides sur la plage, et des cris sonores des mouettes dans l’infini de l’océan. […] Tout simplement, l’instant qui était en moi – avec ses lumières brumeuses et ses odeurs marines – avait rendu relatif tout ce qui nous entourait : cette ville et sa carrure très stalinienne, cette attente nerveuse et la violence obtuse de la foule ».
(Bartavelles et ortolans étant des petites perdrix, mets coûteux et goûtés des gourmets)
Tout l’écriture du roman tire sa force de l’interaction entre le russe et le français, de cette double présence linguistique. « C’est dans ses moments-là, en me retrouvant entre deux langues, que je crois voir et sentir plus intensément que jamais ».

Mais c’est un rapport souvent conflictuel, fait de tensions multiples et traversé par des moments d’attraction et de répulsion. Aliocha est tantôt subjugué par le monde français; tantôt dégoûté puis fasciné de nouveau par son appartenance russe.

Pour Makine la langue est capable de définir, créer l’identité. Il est alors intéressant de noter qu’après le succès de son roman Le testament français et sur ordre spécial de François Mittérand, Makine a reçu la nationalité française.
Sur le concept d’identite nationale et de base linguistique, rappelons enfin que la Constitution américaine ne détermine aucune langue comme étant « langue officielle » des États-Unis.

Makine est loin d’être le seul écrivain à avoir fait le choix d’une langue d’expression littéraire différente de sa langue maternelle. Les écrivains bilingues voire multilingues, à cheval entre deux cultures, sont nombreux au 20e siècle. On pense à Samuel Beckett, Elias Canetti, Emile Cioran, Joseph Conrad, Witold Gombrowicz, Julien Green, Eugene Ionesco, Joseph Kessel, Vladimir Nabokov, Jorge Semprun etc…
Questionné sur son identité Nabokok aimait répondre « Je suis un écrivain américain, né en Russie, et formé en Angleterre où j’ai étudié la littérature française avant de passer quinze ans en Allemagne. »