« Eclabousser la terre avec des mots… »

Trois œuvres, trois sessions et quelques deux mille pages, que reste-t-il en quelques mots? Une question ambitieuse à laquelle je tenterai de répondre avant mes étudiants – leurs commentaires futurs pourront ensuite toujours compléter ce billet.

Qu’il s’agisse Des mémoires du jeune fille rangée, de La force de l’âge ou bien de La force des choses, la lecture est aisée, le style soutenu mais simple cependant. Simone de Beauvoir alias « le castor » (surnom que lui donne un ami d’université et qu’elle adopte tres vite) brosse à partir de ses souvenirs personnels de jeunesse puis de maturité le tableau d’une époque, allant de 1908 à 1986. A travers le prisme de ses yeux, le lecteur traverse l’histoire de la France du 20e siècle : l’entre deux guerre, la montée de la bourgeoisie, la seconde guerre mondiale, les grands courants politiques, intellectuels et philosophiques du moment, les avancées technologiques qui permettent enfin de découvrir le monde, les soubresauts du parti communiste, la guerre d’Algérie et bien d’autres. Exercice d’écriture aussi, ses récits autobiographiques lui permettent d’asseoir sa vocation d’écrivain, et d’analyser le processus de mise en mots qui la pousse vers ce genre intimiste comme vers le roman dans L’invitée ou Les Mandarins, ou bien encore vers les essais comme dans Le deuxième sexe, œuvre phare des années 50 qui fera de Simone de Beauvoir à jamais la voix du féminisme.

Critiquée par les hommes, qui lui reprochent son indécence particulièrement lorsque celle-ci touche à la liberté sexuelle des femmes, elle l’est aussi par certaines de ses congénères qui la blâment d’avoir vécu dans l’ombre de ce qu’elle dénonçait elle-même. Femme libérée certes, Simone de Beauvoir vit dans le sillon d’un homme. Les bons mots sont fameux. « Grande Sartreuse » ou encore « Notre Dame-de-Sartre », ils insistent tous sur sa relation hors pair avec Jean-Paul Sartre : l’amant, le philosophe, l’alter-ego, celui dont elle fait connaissance à vingt ans et qui restera jusqu’à sa mort son compagnon de route « Il était le double en qui je retrouvais, portées à l’incandescence, toutes mes manies. Avec lui, je pourrai toujours tout partager ».  Tout jeunes, le contrat est passé, ils seront d’abord l’un à l’autre et l’un pour l’autre, soit l’objet d’une entente exceptionnelle – le reste gravitera autour ; car s’il est des « amours contingentes », le leur est « nécessaire ». Il s’agira d’un pacte de transparence complète et de fidélité éternelle au-delà des passions du moment, des amitiés passagères, d’une conception de l’amour a-traditionnelle donc, profondément anti-bourgeoise et pour le moins difficile à vivre, pour les protagonistes eux-mêmes d’ailleurs puisqu’ils seront parfois les premiers à souffrir des règles qu’ils s’imposent. Si les trios Sartre-Olga-De Beauvoir ou De Beauvoir-Nelson-Sartre, ou bien encore Sartre-M-De Beauvoir ou encore De Beauvoir-Lanzmann-Sartre fonctionnent un temps, ils ne résistent pas au pacte. Nelson Algren, le grand amour du castor, celui dont elle refuse plusieurs demandes en mariage mais celui dont elle désirera emmener dans la tombe une preuve d’alliance à son doigt, résume assez bien la situation « Aimer une femme qui ne vous appartient pas, qui fait passer d’autres choses et d’autres gens avant vous, sans qu’il soit question de jamais passer le premier, ce n’est pas acceptable ».

Les rapports à Sartre que l’auteur à la fin de sa vie qualifie elle-même de « grande réussite » scellent donc à jamais l’image du couple mythique, véhiculée par la littérature.

Lire les récits autobiographiques ne s’arrêtent néanmoins pas à cette image. On remonte le temps et l’espace, au rythme de l’analyse et dans le champ visuel de l’auteur ; les évènements sont perçus dans les extraits de son journal et dans les anecdotes accumulées au fil des pages. De magnifiques portraits s’imposent, ceux de Giacometti « Il était de ces rares individus qui, en vous écoutant, vous enrichissent », de Camus ou Cocteau. On croise Picasso, Genet et Hemingway, s’invite à dîner chez les Leiris, écoute du jazz avec Boris Vian, parle avec Sarraute, Sagan, débat avec Merleau-Ponty, apprécie l’humour de Queneau, les dérives d’Algren dans Chicago ; on voyage surtout dans le monde entier, de l’Europe à l’Afrique, de l’Amérique du Nord à l’Amérique latine, de la Chine, à l’union soviétique.

Lire Simone de Beauvoir c’est prendre un billet pour l’inconnu, s’apprêter à arpenter l’Italie, l’Espagne, la Suède, la Turquie ou encore Cuba, se lancer à l’assaut des montages les plus hautes, partir sans crier gare en excursion pour dix heures de marche dans la nature sauvage ; c’est aussi bien vivre la monotonie du jour le jour, ses contingences et ses limites que connaître l’envolée fougueuse des grands départs car elle ne n’accepte aucune demi-mesure.

Le lecteur lit, et soudain à travers la densité du texte, l’aridité parfois de certains tableaux politiques ou de « la poussière quotidienne de la vie » quelques lignes brillent de par leur lyrisme. On vient de découvrir une perle dans l’huître, quelques lignes somptueuses qui se lisent et se relisent comme un poème en prose, sur le temps, les saisons, sur la beauté du désert, la chaleur de la Provence, la pluie à Rome, sur la peur de la mort aussi.

Les années passent et le thème de la vieillesse et de la mort prend de l’importance. Ce qui au début n’est qu’une angoisse sans nom, celle qu’elle réalise porter en elle et qui surgit par à-coups dans le quotidien devient une certitude cruelle puis enfin une résignation amère « Je pense avec mélancolie à tous les livres lus, aux endroits visités, au savoir amassé et qui ne sera plus. Toute la musique, toute la peinture, toute la culture, tant de lieux : soudain plus rien ». Les amis meurent, Camus, Vian, Merleau-Ponty et rappellent l’inéluctable, cette mort qui très tôt déjà frappe l’entourage de l’auteur en emportant l’amie d’enfance, Zaza.

Pour lutter contre la mort, il reste l’écriture, noircir la page blanche pour mieux éclairer la vie car « Il y a des jours si beaux qu’on a envie de briller comme le soleil, c’est-a-dire d’éclabousser la terre avec des mots…ils arrachent à l’instant et à sa contingence les larmes, la nuit, la mort même et ils les transfigurent. Peut-être est-ce aujourd’hui mon plus profond désir qu’on répète en silence certains mots que j’aurai liés entre eux ».
Un vœu que par ces extraits j’exauce et surtout par l’intérêt que ce billet pourra donner à redécouvrir les textes de Simone de Beauvoir.

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