A la mémoire de T., W. et R.

« Maman, viens voir ! ». L’herbe autour des plaques à demi enterrées avait poussé. De ses pieds l’enfant écarte les quelques brins qui empêchent encore de déchiffrer les mots gravés dans la pierre. Une date, comme un écho : 1919. C’est vieux et cela explique la difficulté à lire. Depuis une heure que nous sommes là, les deux enfants semblent ignorer la chaleur accablante de l’après-midi d’été ; ils sautent d’une tombe à l’autre, nettoient et rétablissent enfin la justice. Les fleurs des bas cotés sont mises à contribution comme celles des tombes plus récentes et encore visitées. Tout le monde aura son compte et la beauté sera partagée, sans aucune différence. Les pâquerettes se mêlent aux bouquets éternels, racornis par les intempéries. De petits cailloux agrémentent le tout et fiers de leur nouvelle tâche, ils observent et commentent. Sans doute devrais-je demander le silence, par respect et tradition, mais je n’imagine pas plus bel hymne à la vie que ces cris d’enfants tout à leur ravissement.  
Quelques drapeaux pâlis par le temps et plantés au coin des stèles honorent ceux qui ont combattu pour leur patrie. Qui aurait cru pouvoir retracer l’Histoire dans ce minuscule cimetière de campagne, perdu dans les montagnes ? Et pourtant ces contrées lointaines témoignent de grandes guerres : la Corée, le Japon, la France. On fait le tour du monde en se promenant d’une allée à l’autre. Les évènements les ont rattrapés, jusque dans ce paysage idyllique. Leurs destins de jeunes paysans semblaient définis d’avance : enfance, mariage, famille, travail au rythme des saisons. Et rien ne les préparait à affronter l’ennemi, le choc de nations en terres inconnues.
Il y a autant de drapeaux et de plaques commémoratives que de soldats partis défendre des causes étrangères. Soulagés, nous constatons vite que la plupart en sont revenus et se sont paisiblement éteints des années après, une vie plus tard, auprès des leurs.
Les rangées sont inégales. L’herbe, fraîchement tondue entre les allées, recouvre l’espace et absorbe le bruit de nos pas. Certaines dalles s’effondrent alors que d’autres résistent. On découvre des prénoms, ceux dont on aime la consonance; et les autres qui prêtent à sourire, trop ancrés dans une époque révolue. On se raconte des histoires et laisse aller l’imagination.  
Mais sur cette plaque brunie, dégagée des touffes qui l’étouffaient, quatre nouveaux chiffres sèment momentanément le trouble : 1922. « Il n’avait que trois ans ! ».  J’émerge soudain de mes pensées et regarde avec attention les quelques vestiges à mes pieds. L’image d’un garçonnet de trois ans,  encore balbutiant, passe sous mes yeux. Blond ou brun ? Mort d’une longue maladie ou d’une fièvre subite ? La voix s’élève de nouveau « Il y en a un autre, regarde ! ». Tout prêt, une tache brunâtre perce le tapis de verdure, la taille est la même, le nom identique et pourtant le prénom et les dates diffèrent. Inexorables, elles continuent à remonter le temps : 1922. Et sans attendre : 1923, lui n’avait qu’un an. D’un doigt l’enfant retrace les lettres légèrement effacées. Il faudra le couvrir d’encore plus de fleurs, de plus de décorations pour compenser le sentiment de malaise. L’enfant court cueillir un brin de chèvrefeuille, revient et aperçoit une troisième plaque: 1923 et 1925. Les dates semblent ne plus vouloir nous lâcher, dérouler sans fin leur terrible fatalité. Deux ans, puis lui aussi s’en est allé. Faiblesse ? Accident ?

Une fraction de seconde plus tard, une image s’impose à moi, celle d’une mère et de ses trois garçons qui tour à tour lui sont ravis. Six ans de maternité annihilée, d’amour investi dans trois âmes, à peine étreintes et bientôt envolées. Curieuse,  perplexe, je cherche le nom de cette héroïne grecque ensevelie dans ces montagnes. Elle se prénomme Chloé, un prénom doux, moderne qui lui non plus ne laisse rien présager du drame. Elle s’est mariée jeune, pleine d’espoirs, puis a connu la perte de trois de ses enfants en bas âge. Son sort est à peine marquant pour l’époque où chaque famille compte ses petits anges, où la médecine soigne tous les maux par des saignées et où l’hygiène est un concept encore inconnu. Trois cependant, trois et sans répit ? Je marche d’une plaque à l’autre, aide mes deux têtes blondes à masquer l’injustice par des fleurs des champs, des feuilles tressées, des cailloux savamment disposés et réponds surtout à l’angoisse que je lis sur leurs jeunes visages en imaginant tout haut ce que ces enfants étaient de leur vivant, ceux qu’ils aimaient, en leur donnant enfin tout le ciel et l’éternité pour terrain de jeux.
La mère meurt vingt ans plus tard, après le chagrin, l’acceptation, le renouveau et ses moments de joie – après de nouvelles maternités sans doute. Sa plaque est à peine plus grande que celle de ses fils. Son mari la sépare d’eux, et pourtant.

lls s’appelaient T. , W. and R. Nos chemins par hasard se sont croisés en cet après-midi endormi de soleil et notre imagination leur sert de mémoire.

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