Trois jours autour de l’autofiction

Une conférence s’est tenue à New York University sur l’autofiction, plusieurs écrivains et universitaires français et américains ont discuté du concept créé en 1977 par Serge Doubrovsky pour catégoriser les textes sur l’écriture du moi.

Le débat a soulevé plusieurs réflexions critiques sur la définition même du néologisme, selon son auteur et à travers le temps, le contenu et les limites de l’autofiction, ainsi que l’impact et les rapports qu’entretient ce genre avec d’autres formes telles que l’autobiographie, le récit autobiographique, le roman autobiographique, les mémoires, le journal ou encore le roman intime.

Selon Doubrovsky Il s’agit d’une « fiction d’événements et de faits strictement réels » qui confie le « langage d’une aventure à l’aventure du langage ». Dans l’autofiction, l’auteur, le narrateur et le héros partagent la même identité et ce que le « je » dit est pure vérité. L’initiative des mots crée la fiction, et celle-ci permet de recréer la réalité ou la vérité en venant combler les possibles trous de la mémoire.

A la fois proche de l’Existentialisme et du Nouveau Roman, l’autofiction évolue au cours des décennies ; elle remplit selon les uns ou les autres, des fonctions diverses et cultive au final le mystère. Concept séducteur valorisant l’expérience, concept décrié pour son côté parfois qualifié de narcissique, concept flou et ambigüe, il n’en est pas moins un mode d’écriture qui a sa place dans la littérature et ce, avant même que l’expression ne soit réellement consacrée. On pense à Rousseau, Colette, Perec, Thomas Bernhard, Jorge Semprun et bien d’autres. Certains auteurs se déclarent clairement dans leurs écrits comme auteur-héros-narrateur (pour exemple et pour ne citer que les intervenants de cette conférence, Francisco Goldman dans Say her name ou Daniel Mendelsohn dans The Lost), d’autres en revanche ne se nomment pas directement alors que tout cependant dans leur texte renvoie à l’auteur (pour exemple Catherine Cusset dans Confessions d’une radine ou Jouir, Camille Laurens dans Dans ces bras-là).

Par ailleurs et pour souligner la complexité associée au concept, une œuvre peut emprunter à la vie d’un auteur, nourrir sa fiction, sans pour autant être de l’autofiction. On pense à Proust dans La recherche du temps perdu et aussi à Duras car si celle-ci se sert à l’évidence des éléments de sa vie pour écrire Un barrage contre le pacifique, cette œuvre s’apparente au genre du roman et non à l’autofiction. On note en revanche que L’amant se rapproche du genre autobiographique, voire autofictionnel.

Qui dit autofiction ou écriture du moi dit témoignage et partage d’une expérience personnelle avec le lecteur, elle dépasse cependant le vécu ou les émotions personnelles de son propre auteur, dépersonnalise en quelque sorte, pour atteindre une dimension universelle. Quand Philippe Forest relate dans L’enfant éternel ou Toute la nuit son drame de père face à la mort de son enfant, il déborde le particulier et touche l’universel.

En écrivant sa vie, on écrit celle des autres, et le « je » devient «tu », elle », « il », « nous » ou « vous ». Annie Ernaux, qui pourtant se déclare fermement contre la classification de son œuvre dans l’autofiction, semble paradoxalement remplir au mieux les critères de l’autofiction. Chez elle, «le moi est palimpseste », le « je impersonnel » et les fragments de sa vie servent de miroirs pour mieux réfléchir celles des autres, la nôtre. Elle se sert d’elle-même comme d’un champ d’expérimentation, le seul qui lui est donné de si bien maîtriser.

On est donc très loin dans cette optique d’une quête identitaire ou d’une simple plongée narcissique révélant des thèmes jugés trop intimes pour être divulgués au public. De plus et comme le soulignait si justement lors de la conférence Daniel Mendelsohn, il est difficile voire impossible pour chacun de juger du degré d’intimité d’un thème. Pour les uns, parler de leur vie sexuelle sera nettement moins intime que de parler de toute autre inclination intellectuelle (pour exemple peut-être Catherine Millet dans La Vie sexuelle de Catherine M.). L’intime n’a pas une définition seulement générale ou générique mais bien plutôt une définition propre à chacun.
Ce reproche pourtant stigmatise parfois l’autofiction dans un genre qui « a mauvais genre ».

En conséquence certains écrivains repoussent le titre, jugé dénigrant ; des éditeurs jouent, selon le public qu’ils recherchent, sur l’ambiguïté du terme et utilisent ou non le label à des fins commerciales.

Après toutes ces réflexions sur l’origine du terme, son évolution et son continu, il semble qu’une question persiste, celle de savoir si l’autofiction a une raison spécifique, une sorte de raison d’être dans la démarche d’écriture. Pourquoi l’autofiction ?

La première qui me vient à l’esprit est la relation de proximité créée avec le lecteur, cette connivence qui s’instaure à travers le ou plutôt « un » vécu. De celle-ci découlent ensuite toute une palette de sentiments comme l’émotion, l’identification, la compréhension. L’autofiction enfin épouse peut-être au mieux notre époque, où l’emphase est mise sur le particulier. On tend à l’universel ou à rejoindre la masse à travers l’expérience individualisée et non l’inverse.

Mais c’est sur une citation de Simone de Beauvoir tentant d’appréhender l’essence de la littérature que je terminerai ce billet, elle est extraite des Mémoires d’une jeune fille rangée, texte apparenté au genre du récit autobiographique….là, je ne suis pas mécontente de brouiller toutes les pistes en employant pour conclure ces remarques sur l’autofiction, les mots de « mémoires » et de « récit autobiographique »….Mais voici la citation de Beauvoir : « La littérature permet de se venger de la réalité en l’asservissant à la fiction ». A méditer…

Et surtout pour tous les férus de l’autofiction, je vous conseille de flâner sur le site créé, entre autres, par Isabelle Grell et Philippe Forest : http://www.autofiction.org. C’est excellent, et certaines photos de la conférence sont déjà sur le site. J’espère y lire bientôt les interventions de tous les participants évoqués plus haut et de ceux que je n’ai pas cités.

Photo représentant le tableau de l’artiste surréaliste Dorothea Tanning, intitulé Birthday 1942 et mentionné par Michele Bacholle-Boskovic lors de la conférence comme étant un des tableaux preférés d’Annie Ernaux.

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