Pour conclure un an de Balzac, un hommage au Père Goriot

Balzac avait déjà dans Eugénie Grandet traité de la paternité et de l’importance de l’argent. On y voyait l’avarice du père Grandet côtoyer la générosité de sa fille, l’or triomphé des sentiments et la pureté finalement vaincue. Les thèmes réapparaissent dans Le Père Goriot et si l’approche ainsi que les retombées sont différentes, il n’en reste pas moins que la paternité comme l’argent restent les deux grands moteurs de l’histoire.
Goriot est père, Goriot est deux fois père, Goriot est le père eternel. Il est celui dont la vie ne tourne qu’autour du bonheur de ses deux filles : Anastasie et Delphine qu’il idolâtre. L’argent, quant à lui, est ce qui décrit les jeunes femmes. Il les motive, les définit. Pour arriver dans le monde, s’en faire accepter et entretenir leurs amants de cœur, elles n’hésitent pas à saigner leur père, le réduire petit à petit à la mendicité et finalement à le faire mourir.

Un autre personnage tisse le lien funeste entre père et filles, Eugène de Rastignac. C’est un jeune homme ambitieux, provincial noble et désargenté. Il monte à Paris pour y faire son droit, mais surtout pour y faire bonne fortune et devenir quelqu’un. Encore innocent car non exposé au vice, il se propose d’apprendre très vite les roueries du Faubourg Saint Germain, conscient de devoir en passer par là pour arriver dans la vie. Il devient le confident de sa cousine, madame la vicomtesse de Beauséant, reine des salons parisiens, qui l’introduit dans le monde ; devient le protégé d’un ancien forçat évadé, Vautrin alias Trompe la mort puis enfin l’amant de la belle Delphine de Nucingen. L’ascension sociale comme dans Bel Ami de Maupassant se fait par les femmes. Peu de place est faite ici pour les vrais sentiments qui finissent enterrer dans les campagnes ou railler en place publique. Madame de Beauséant, véritablement éprise de son amant, le marquis d’Ajuda-Pinto en fait les frais. Trahie, délaissée puis raillée elle fuit le monde et cache sa douleur en province.

Le vice vainqueur de la vertu est un thème proprement balzacien. Il est amplement développé dans le personnage de Goriot qui incarne la bonté sacrifiée. L’amour du père pour ses filles, poussé à l’extrême, est pathologique et remplace la monomanie du Père Grandet pour l’argent. Elles sont ses pièces d’or, tout son trésor -celui pour lequel il sacrifie sa fortune, son honneur et sa vie.

A soixante neuf ans et après avoir richement marié ses deux filles, l’ancien vermicellier Goriot, prend un appartement à la pension Vauquer tenue par la veuve du même nom. Encore bien portant, il attire au début l’attention de la veuve, à l’affut d’un possible prétendant. Très vite l’intérêt tourne court. Les pensionnaires sous la houlette de madame Vauquer rabaissent Goriot à mesure que sa bourse se vide car chaque visite de Delphine et Anastasie équivaut à une nouvelle demande d’argent pour alimenter les frivolités des jeunes femmes. Goriot troque son logement pour un autre moins confortable puis finalement pour une chambre délabrée dans les combles du bâtiment. De façon paradoxale, plus ses moyens financiers et sa reconnaissance sociale baissent et plus il monte les étages de la sombre pension.

Rastignac prend en pitié Goriot, bientôt surnommé dans la pension par condescendance « le Père » Goriot. Eugène est tiraillé entre son inclination pour Delphine et sa compassion pour le bonhomme exploité par tous. De façon similaire il oscille entre l’appel de la vertu incarnée par sa famille (mère et sœur) en province et l’attrait du vice dans la personne de Vautrin. Tel Méphistophélès voulant s’emparer de l’âme de Faust Vautrin cherche à corrompre le jeune homme et le faire tremper dans une sordide affaire de duel qui lui permettra finalement d’épouser une pauvre mais riche héritière de la pension, Victorine Taillefer. Vautrin ne pourra pas jouir des résultats de son complot. Repairé par la police, il tombe dans un traquenard mené par une des pensionnaires, Mademoiselle Michonneau. Celle-ci permet son arrestation en faisant tomber le masque du bon bourgeois et en révélant sa véritable identité de forçat évadé et de voleur de grand chemin.

Si nombre de personnages ont une psychologie fouillée et jouent un rôle important dans le roman (pour exemple Vautrin), Rastignac n’en reste pas moins la véritable clef de l’intrigue, le point névralgique de l’œuvre – celui vers lequel convergent tous les intérêts et autour duquel tout se resserre. Là encore, rien de nouveau dans cette technique. Bien souvent les romans de Balzac mettent l’accent dans leur titre sur un personnage précis, le père Goriot, Eugénie Grandet, la Cousine Bette, ou même Madame de Morsauf alias Le lys dans la Vallée. Le roman, lui, choisit souvent de mettre ces héros éponymes en lumière grâce à l’aide d’un second personnage dont l’ampleur grandit au fil des pages au risque même de supplanter le soi-disant personnage principal. Dans Le père Goriot, il s’agit de Rastignac et de son apprentissage de la vie (éducation à la fois sociale, politique et sentimentale) ; dans Eugénie on pense au Père Grandet, dans Bette à la terrible Valérie Marneffe et dans Le Lys à Félix de Vandenesse.

Rastignac, tout comme Félix de Vandenesse, n’est ni entièrement méchant, ni foncièrement bon. Ainsi il continue à voir et aimer Delphine en dépit de l’ingratitude notoire de celle-ci envers son père, il consent aussi par passivité et faiblesse au pacte proposé par Vautrin. En revanche il reste, avec son ami Bianchon, étudiant en médecine, au chevet du père Goriot agonisant ; il l’accompagne dans ses derniers moments, et enfin suit seul le cercueil du bonhomme vers le cimetière du Père Lachaise.

Goriot, quant à lui, n’est envisagé que sous l’angle de la générosité et du sacrifice, voire même peut-être de la bêtise. Son obsession paternelle lui fait accepter toutes les servitudes et tortures. Comme le saint des Evangiles il se laisse percer de flèches et n’accède à la béatitude que par le renoncement et l’acceptation de la douleur.
Une dernière lance mettra fin à son martyr. Delphine et Anastasie, dans une scène mélodramatique, s’entre-déchirent sous ses yeux comme des rapaces pour savoir laquelle des deux arrivera à arracher le plus d’argent au vieil homme. A bout d’énergie et effrayé par tant de violence, Goriot fait une apoplexie. Après une longue agonie, il s’éteint, seul et sans ses chères filles qu’il réclame en vain mais qui lui préfèrent un bal du Faubourg Saint Germain.

Le Père Goriot est un roman fondateur, il développe un grand nombre de thèmes et de personnages qui réapparaissent ensuite, à maintes reprises, dans la Comédie Humaine. C’est aussi, comme Balzac lui-même l’avait décrit, un roman de mœurs qui montre Paris en contraste avec la province, décrit salons, politique et époque. Enfin c’est le roman d’une société souvent sans cœur, volontiers amorale où Bien et Mal s’affrontent toujours et où ne triomphent que les plus forts.

Un an avec Balzac s’achève et les quatre romans majeurs proposés : Eugénie Grandet, Le Père Goriot, Le lys dans la Vallée et La Cousine Bette donnent un avant goût des quatre-vingt dix autres à peine évoqués. Que nous reste-t-il ? Un fourmillement d’idées, de passions, de contradictions, l’impression d’avoir assisté à la création d’un monde, c’est-à-dire dans ce qu’il a de plus et de moins beau, dans toutes ses facettes et sa complexité.
Et il nous reste surtout une envie, celle de poursuivre la lecture de l’œuvre à travers tous les autres romans, nouvelles, essais dont regorge la Comédie Humaine. Bonne lecture et bonne continuation!

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s