A l’écoute du silence

Into Great Silence, le titre anglais du documentaire de Philip Groening, cerne sans doute mieux les presque trois heures de projection que ne le fait le titre allemand d’origine Die grosse Stille ou bien les titres français Le grand silence, italien Il grande silencio ou espagnol El gran silencio – tous si proches de la structure allemande. Car il ne s’agit pas seulement de silence mais bien plutôt de l’expérience qui consiste à tomber dans ce silence. Into great silence montre ainsi un cheminement plus qu’un simple constat. Il faut épouser le rythme monotone de la vie des Chartreux, ordre cartésien fondé par Saint Bruno en 1084, pour comprendre et se laisser prendre, pour tomber enfin dans ce puits de silence et d’apparent néant qui seul ouvre, selon les moines, les portes de l’infini et la voie vers Dieu.

L’expérience est cathartique, purifiante et si la longueur du « film », son côté lénifiant, peut aisément faire sombrer par moments dans le sommeil (mea culpa) ; le son des cloches est là pour rappeler le spectateur à la réalité, tout comme les moines à la prière. Elles ponctuent le silence, scandent le rythme des journées.

C’est en 1984 que Groening demande l’autorisation de filmer la vie au monastère de la Grande Chartreuse, situé dans les Alpes françaises (entre Grenoble et Chambéry). Seize ans plus tard – soit une durée à l’image du temps monastique – les moines répondent au réalisateur et l’autorisent à passer six mois parmi eux. Sans moyens techniques sophistiqués, sans éclairage supplémentaire, muni d’une simple caméra Groening se fond dans le lieu et capture la monotonie du temps, l’ascétisme d’un ordre, où le vital est réduit au minimum ; il montre l’esthétisme enfin d’une vie dépouillée et arrachée aux contingences de son époque.

Tout est lent, répétitif, sans passion si ce n’est celle qui justement doit jaillir au final de cette complète abnégation. Les cloches appellent à la prochaine prière, ânonnée, déclamée sur un son de voix monocorde, toujours semblable et sans excès. L’image enfin se fige sur un moine agenouillé; te temps de la prise de vue épouse celui de son recueillement -plusieurs minutes donc de contemplation, de médiation pure.

Une chose cependant m’a surprise, le peu de références faites à l’étude. On assiste à la répétition mécanique des tâches journalières, à la prière; on respire au rythme du silence et des longues séances de méditation ; on écoute les quelques échanges anodins durant la promenade hebdomadaire et suit le travail dédié aux besoins de la communauté. Rappelons que cette communauté est autonome et subvient à ses propres besoins. C’est là entre autres qu’est toujours concoctée par les moines eux-mêmes et selon une recette légendaire la liqueur du même nom Chartreuse (composée d’une centaine de plantes différentes et macérées selon un processus complexe, la recette est précieusement gardée par l’ordre, seul détenteur du secret de sa conception).
Cependant on cerne au cours du documentaire assez peu le rôle que joue (penserait-on du moins) l’étude des textes, des penseurs et des idées.

Les moines, à leur entrée dans l’ordre des Chartreux, s’engagent à ne pas quitter le monastère et à garder un silence total. Les exceptions à cette règle sont très peu nombreuses : une promenade par semaine (recréation communautaire) et une visite annuelle de la famille proche. Une fois par semaine ils partent donc en promenade dans la nature environnante, discutent de leur foi, de leur quotidien. L’échappée est d’autant plus marquante que le paysage coupe le souffle de beauté, tranche dans son exubérance avec la sobriété et le dénuement du monastère. Hautes montagnes encaissées, bruit enivrant d’une nature saturée de couleurs, de sons et d’odeurs, pépiement des oiseaux, bruissement des arbres, du vent, changement des saisons ; la vie s’immisce à l’intérieur des murs – elle agit par contraste.

Regarder Into Great Silence n’est pas une expérience commune. On ne regarde pas un film ou même un documentaire, mais on entre bien plutôt l’espace de quelques heures au monastère, on vit le silence – au point de se sentir parfois mal à l’aise (le silence est intimidant, car il pousse à la réflexion, à l’introspection). On cède alors à un rythme inconnu, à une perception du temps, abstraite car si loin de notre monde moderne, avide d’actions, de vitesse et de bruit. Avec ou sans croyance religieuse, on perçoit la notion de sacré, de sublime. L’expérience est fascinante, à maints aspects.

Les minutes passent ou les heures, les jours ou les années et le sourire de ces hommes, simples, silencieux et heureux nous reste, comme une image poétique et esthétique d’un temps suspendu.

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