Marguerite Yourcenar – Les mémoires d’Hadrien – Un règne sous le signe de la fermeté et de la bonté

« Chacun de nous a plus de vertus qu’on ne le croit, mais le succès seul les met en lumière ». Ces mots d’Hadrien illustrent bien les années glorieuses qui suivent son avènement – années d’apprentissage et de maturité jalonnées par de profondes réformes, sociales, politiques et économiques.
Elles touchent tous les niveaux de société :

• les esclaves
exemple de l’esclave gracié après sa tentative de meurtre sur l’empereur.
Magnanime Hadrien transforme le loup en agneau en le rendant « inoffensif à force de bonté»
« Ce coupable que la loi sauvagement appliquée eût fait exécuter sur-le-champ devint pour moi un serviteur utile »

• les femmes
« J’ai accordé à la femme une liberté accrue d’administrer sa fortune, de tester ou d’hériter. J’ai insisté pour qu’aucune fille ne fût mariée sans son consentement : Ce viol légal est aussi répugnant qu’un autre »

• les pauvres ou démunis
Il rééquilibre les fortunes, et amenuise les disparités entre riches et pauvres.

• les paysans/laboureurs
« J’ai mis fin au scandale des terres laissées en jachère par de grands propriétaires peu soucieux du bien public : tout champ non cultivé depuis cinq an appartient désormais au laboureur qui se charge d’en tirer parti »

• les soldats
« Je m’efforçais ainsi d’adoucir la sauvagerie de la vie des camps, de traiter ces hommes simples en hommes».

A la tête d’un empire immense, Hadrien se forge une personnalité en tant qu’homme et empereur « J’avais pour le moment assez à faire de devenir, ou d’être, le plus possible Hadrien ». Respectueux de son entourage, même s’il ne partage pas les mêmes goûts il s’impose des règles de conduite strictes, se tenant par exemple debout lors des audiences et non vautré sur des canapés « par réaction contre le sans-gêne de l’attitude assise ou couchée ».

Hadrien se perçoit avant tout comme un fonctionnaire de l’état et non comme un césar. Il veut s’entourer d’un personnel qui le seconde.
Ce point devient particulièrement important quand on pense à la grandeur de l’empire romain au temps d’Hadrien, couvrant les contrées du nord, du centre, mais aussi la côte d’Afrique ainsi qu’une partie de l’Asie.
On comprend aussi pourquoi la plus grande partie de son règne se trouve employée à parcourir l’empire « Sur vingt ans de pouvoir, j’en ai passé douze sans domicile fixe ».

Lors de ses voyages, il fait preuve de force physique et de curiosité (toujours prêt à tout essayer même les choses ou mets a priori les plus repoussants). En cela Hadrien épouse les traits fondamentaux du Voyageur alliant curiosité, aptitude à se mettre au second plan et ouverture d’esprit devant la nouveauté et la différence «Étranger partout, je ne me sentais particulièrement isolé nulle part ».
Hadrien est un homme d’action ce que souligne le style de l’auteur et l’emploi de verbes forts tels que « changer », « annuler », « interdire » « débarrasser » ou « développer ».

Hadrien utilise la devise de « Tellus Stabilita » qu’il qualifie de « propagande impériale » pour répandre l’idée de stabilité de son règne. C’est aussi le titre que choisit Yourcenar pour cette partie du roman. Expression dont la traduction la plus proche serait : La terre retrouve son équilibre. Elle fait bien sur référence à toutes les réformes entreprises par l’empereur pour pacifier son empire, lui redonner force et vigueur.

Fidèle au proverbe latin « si vis pacem, para bellum » (Si tu veux la paix, prépare la guerre), Hadrien n’est prêt à la guerre que pour mieux assurer la paix « J’acceptais la guerre comme un moyen vers la paix ». A la différence des empereurs qui l’ont précédé, il ne prône pas une politique d’extension mais tient plutôt à affermir l’empire dont il hérite.
Au moyen d’habiles négociations et d’une patiente diplomatie, il s’emploie à rapprocher les peuples ou races « qui vivaient porte à porte depuis des siècles (mais) n’avaient jamais eu la curiosité de se connaître, ni la décence de s’accepter ». Ainsi en va-t-il des Grecs et des Juifs « incompatibles éternels ».

Par ses tentatives de réformes et sa volonté de changement Hadrien se crée des ennemis, et seule parfois la chance lui permet de sortir indemne des pièges qui lui sont tendus « Il (Quietus) m’invita à une chasse en Mysie, en pleine forêt, et machina savamment un accident dans lequel, avec un peu moins de chance ou d’agilité physique, j’eusse à coup sûr laissé ma vie. Mieux valait paraître ne rien soupçonner, patienter, attendre ». Conscient du danger et soucieux de faire disparaître cet ennemi il confie la tâche à son tuteur Attianus. Celui-ci, montrant à la fois zèle et stratégie, se débarrasse d’un coup de quatre ennemis déclarés de l’empire et plonge momentanément Rome dans un climat de terreur qui n’est alors pas sans rappeler le règne des anciens empereurs et non celui « modéré, exemplaire » que recherche Hadrien.
Néanmoins, l’expérience et la sagacité du vieillard dont «« depuis trente ans, (le) premier souci avait été de protéger, puis de servir (Hadrien) ne l’avait pas trompé» et Rome s’incline bientôt devant ce mélange de fermeté et de bonté « Attianus avait vu juste : l’or vierge du respect : serait trop mou sans un certain alliage de crainte ».

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