Georges Perec -La vie mode d’emploi – Plusieurs familles à la croisée d’un appartement

A la fin du XIXe siècle le patriarche de la famille Gratiolet, Juste, est en affaires avec un certain Simon qui possède les terrains sur lesquels sera construit l’immeuble de la vie mode d’emploi. Juste y vit très peu, préférant sa propriété en campagne à sa résidence parisienne. A sa mort, ses quatre enfants héritent de la fortune familiale, Emile, en qualité d’aîné, obtient l’immeuble, Gérard l’exploitation agricole, « Ferdinand les actions, et Hélène, la seule fille, les tableaux ». On apprend alors plus en détails les déboires de chaque enfant, qui réduisent bientôt comme peau de chagrin la fortune de Juste « Ils ne laissaient à leurs enfants qu’un héritage précaire que les années qui suivirent n’allaient pas cesser d’amenuiser ».

On pense ici aux grands thèmes chers à Zola, et traités dans son œuvre Les Rougon-Macquart (ensemble de vingt romans au sous-titre d’Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire). De même ici le chapitre pourrait s’intituler « grandeur et décadence de la famille Gratiolet ».

La vie de la fille Gratiolet entraîne le lecteur un peu plus loin dans le roman, dans le chapitre consacré à Cinoc, locateur ayant remplacé celle-ci après sa mort « en mille neuf cent quarante-sept ». Hélène mariée à un certain Antoine Brodin se retrouve veuve lorsque son mari, joueur professionnel, est tué par trois voyous : Les deux frères Ashby, Jeremiah et Ruben ainsi que par le nain Nick Pertusano. Hélène a vite fait de les identifier. Elle se lance alors dans une poursuite effrénée des voyous, finissant par les tuer tous les trois. Sa vengeance accomplie elle reprend le chemin du bercail et vient finir ses jours dans l’immeuble familiale menant une existence rangée « Elle y avait vécu, timorée et discrète, pendant près de douze ans ». Personne dans l’immeuble ne soupçonne que « cette petite femme frêle avait pu tuer de sang-froid trois voyous ». Destins sans relief ou bien hors du commun, Il y a donc de tout dans l’immeuble de Perec.

Ce passage fait écho à l’histoire d’Élizabeth de Beaumont ou bien encore à celle du bijoutier qui fut assassiné trois fois. Perec aime le style de roman policier où se reflète l’influence d’auteurs comme Agatha Christie.
Pour mieux nous faire appréhender la généalogie de la famille Gratiolet Perec insère dans le texte un arbre généalogique détaillant toutes les naissances et morts de ces membres. On constate alors que les quatre héritiers de la famille ne sont en fait que les enfants survivants puisque deux sont morts. Le dernier des Gratiolet à survivre et prolonger la famille se prénomme comme l’un des défunts enfants, Olivier « Olivier resta le dernier survivant des Gratiolet ». Blessé à la guerre, Olivier tombe amoureux de son infirmière Arlette Criolat. Il l’épouse et ils ont une fille, Isabelle. Son beau-père, pris de démence se suicide et tue sa fille, laissant Olivier et Isabelle seuls. Couple père-fille assez triste, qui vivote « au septième étage, dans deux anciennes chambres de bonne aménagées en un logement exigu mais confortable ». Olivier est handicapé et alcoolique « il reste la plupart du temps assis dans son fauteuil à oreilles, vêtu d’un pantalon de pyjama et d’une vieille veste d’intérieur à carreaux, sirotant à longueur de journée, malgré l’interdiction formelle du Docteur Dinteville, des petits verres de liqueur ». Quant à Isabelle elle se soustrait à la morosité du quotidien grâce à une imagination débridée « Pour se venger de Louisette Guerné (…) elle lui a raconté qu’il y avait un vieillard pornographique qui la suivait dans la rue chaque fois qu’elle sortait du lycée et qu’un jour il allait l’attaquer et lui arracher tous ses vêtements et l’obliger à lui faire des choses dégoûtantes. ».

La vie de Cinoc, se profile à travers de l’évocation de la famille Gratiolet. En ce jour de juin 1975, début du récit et entrée du lecteur dans le roman, Cinoc est « un vieillard maigre et sec vêtu d’un gilet de flanelle d’un vert pisseux. Il est assis sur un tabouret en formica au bord d’une table couverte d’une toile cirée, sous une suspension en tôle émaillée blanche dotée d’un système de poulies équilibrées par un contrepoids en forme de poire. Il mange, à même la boîte imparfaitement ouverte, des pilchards aux aromates. Devant lui, sur la table, trois boîtes à chaussures sont remplies de fiches de bristol couvertes d’une écriture minutieuse ». En 1947 il emménage dans l’appartement qui fut celui d’Hélène Gratiolet. Il n’avait alors qu’ « une cinquantaine d’années (et) exerçait un curieux métier (…) il était tueur de mots » – activité consistant à mettre à jour le dictionnaire en éliminant « tous les mots et tous les sens tombés en désuétude ». Créateur (démiurge) ou destructeur de mots Cinoc crée l’ambiguïté dans son nom même et la façon dont il doit être prononcé. Aucun locataire de l’immeuble n’en connaît l’exacte prononciation – et la liste de possibilités est longue allant de Sinosse à Tchinots.

La digression perecquienne fait sourire mais elle met aussi l’accent sur le destin tragique de tant de juifs apatrides, à la recherche de leur identité – le nom de famille maltraité faisant figure de symbole d’identité bafouée « Cinoc se souvenait que son père lui racontait que son père lui parlait de cousins qu’il avait et qui s’appelaient Klajnhoff, Keinhof, Klinov, Szinowcz, Linhaus, etc. Comment Kleinhof était-il devenu Cinoc ? Cinoc ne le savait pas précisément ». Toutes les variantes autour du nom font aussi probablement allusion à la torah, et à toutes les façons pour les Juifs de dire Dieu – la multiplicité des noms permettant à chaque fois de souligner un attribut ou une qualité différente de Dieu.

(Aparté : dans la tradition musulmane, dieu possède quatre-vingt-dix neuf attributs qui servent à le designer).

C’est par la description de la chambre de Cinoc que la référence à son identité juive est clairement notée puisque « sur le chambranle de la porte est accrochée une mezouza, ce talisman d’appartement orné des trois lettres « shadaï » et contenant quelques versets de la Torah ».

Note de vocabulaire :
La Mezouza est un rouleau de parchemin fixé dans un étui sur le poteau droit de la porte d’entrée d’une demeure. Elle évoque l’unité du nom divin et rappelle par sa présence leurs devoirs aux croyants. Le fidèle doit l’embrasser en entrant ou en sortant de chez lui pour ne pas «entrer de plain-pied dans le monde qui s’offre», selon l’expression d’Emmanuel Levinas.

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